Dans la vie de Sarah-Lou, le personnage principal - une mystérieuse Alice - a brutalement disparu. Dès lors, Sarah-Lou se retrouve propulsée au premier plan de la narration. Mais comment devenir une héroïne de roman lorsqu'on est en manque de personnalité, délibérément floue et neutre, en bon personnage d'arrière-plan qui passe son temps à se fondre dans le décors du mieux possible, et à qui il n'était pas prévu qu'on accorde de l'attention ?
Avec Mes yeux vus, Kiev Renaud signe un coming to age novel au style Nouveau Roman, abordant les questions de l'identité, la dualité, voir et être vu, le visible et l'invisible, le masque et les apparences en société, ce qu'on est et ce qu'on voudrait être, avec quelques accents foucaldiens ici et là (folie, panoptique, vérité...). La parution en collection "la petite blanche" est tout à fait pertinente, puisque l'écriture est "blanche" justement, avec quelques références explicites au "degré zéro" de Barthes. Comme vous l'aurez deviné à toute cette culture littéraire dans le ci-présent paragraphe, le texte est un peu plat et banal si on ne repère pas le sel théorique dont il est parsemé. Une narratrice à la fiabilité qui ne tient qu'à un fil, c'est toujours sympa pour tenir en haleine, et d'ailleurs le début est passionnant. Toutefois, vers environ la moitié du texte, le récit traine de la patte et se transforme en une série de considérations plus ou moins convenues (comme dit dans le texte : "le ventre n'était qu'un espace vide"), débouchant sur une fin qui casse tous les effets narratifs mis en place.
Pour conclure, Kiev Renaud est une grande plume de la littérature québécoise, son style et sa maîtrise de la langue sont inouïs. Alors, même si je suis déçue par ce texte à la structure narrative déséquilibrée, il faut reconnaître qu'un demi-chef d’œuvre, c'est déjà très bien. Vivement le prochain !