En 1923, Carrie, 17 ans, tombe enceinte après un viol. Les Dobbs, qui l’hébergent depuis l’enfance et la traitent comme une domestique, se débarrassent d’elle en l’internant à la Colonie de l’État de Virginie pour les épileptiques et les faibles d’esprit. Là, des tests psychologiques sommaires (âge mental estimé à 9 ans, QI à 56) la classent « débile de niveau intermédiaire ». Il n’est pas question d’empêcher Carrie de vivre et de travailler, mais il faut l’empêcher de se reproduire, stopper cette hérédité malheureuse, purifier la race. La seule solution : la stériliser. La vaccination et la stérilisation sont toutes deux présentées comme effectuées pour le bien public. La vaccination protège l’individu et ses semblables d’une maladie grave et redoutable dans un avenir proche ; la stérilisation eugénique protège la société de la dégénérescence raciale dans un avenir plus lointain. On perfectionnera l’espèce humaine en retirant petit à petit tous les êtres inférieurs et toutes les races qui la tirent vers le bas.
Le 19 octobre 1927, Carrie Buck, vingt et un ans, entre dans l’histoire. Elle est la première femme américaine stérilisée légalement par décision de justice.
Marouane Essadek entrelace le parcours de Carrie, son enfance, sa grossesse, puis l’opération, son amour pour sa mère et pour sa propre fille dont elle est séparées, avec les biographies et les discours des hommes qui ont conduit à l’approbation de cette loi ignoble : médecins, théoriciens de l’hérédité, magistrats, administrateurs. L’auteur, s’appuyant sur une solide documentation, décrit comment l’eugénisme s’est imposé non comme une folie isolée, mais comme une ambition de « progrès », de santé publique et de pureté raciale, justifiée par la science et le droit.
Le roman rappelle aussi l’ampleur du phénomène (des dizaines de milliers de stérilisations aux États-Unis) et ses liens avec les politiques ultérieures d’« hygiène raciale » de l’Allemagne nazie.
Après la lecture de cette histoire vraie, on ressort souvent sonné, bouleversé, indigné, avec un mélange de colère, de tristesse et d’empathie pour Carrie Buck. Ce livre nécessaire nous interroge sur ce que nos sociétés continuent de faire de ceux jugés « inaptes », et rappelle que derrière le diagnostic, la théorie et le jugement, il y a des personnes sensibles comme Carrie.
Un grand merci aux Editions Notabilia de m’avoir permis de découvrir ce roman que je ne suis pas prêt d’oublier.