Relecture des mythes arthuriens, reposant sur une idée simple mais efficace pour proposer quelque chose d'original avec un cadre connu. Et puis bon, ces légendes forment un terreau idéal pour un roman de fantasy. Bon mais du coup ça donne quoi ? En toute honnêteté je ne suis que très partiellement convaincu..

Très clairement le problème principal c'est sans question les personnages. Commençons par le commencement : Morgane elle-même. Elle a tous les symptômes du personnage principal transparent. En gros on nous fait bien comprendre qu'elle a toutes les qualités tout ça, mais le résultat est un manque flagrant de personnalité, alors même qu'elle est la narratrice principale du roman. de fait, elle est définie par deux points principaux : elle est une bonne souveraine et elle aime sincèrement Arthur. Pour le reste c'est lisse et impersonnel au possible. du coup, pour un personnage éponyme (et central) c'est très pauvre. La conséquence est sans appel : on peine à être émotionnellement pris dans le récit. On le suit, on peut s'intéresser aux évènements sans soucis, mais on ne ressent pas grand chose durant la grande majorité de la lecture. Pour être précis durant environ la moitié. Car pour l'aspect émotionnel on peut compter sur ce paradoxe ambulant qu'est Arthur, l'autre personnage point de vue. Un peu plus attachant, car il a de vrai tourments auxquels s'attacher (alors que les personnages parlent sans cesse des sacrifices de Morgane en tant que souveraine, sans qu'on ne les mesure vraiment). Il a également un caractère avec plus de relief et de meilleurs arcs d'évolutions (voir de meilleures scènes, notamments celles le faisant côtoyer un géant). Mais alors pourquoi je parle de paradoxe ? Parceque malgré tout cela je pense que le personnage aurait beaucoup mieux marché s'il n'avait pas été un point de vue. Je m'explique. Étant au centre de plusieurs retournements de situation, tout en connaissant un parcours en apparence assez simple, son point de vue se retrouve fréquemment soit à vendre la mèche, soit à nous induire en erreur (de façon presque malhonnête par moment). Donc oui le meilleur personnage du roman aurait mieux fait d'être moins mis en avant. Puis cela aurait permis de développer le reste des personnages. Parceque si Morgane ne m'inspirait rien, ça n'est pas mieux pour son entourage. A l'exception de Keu et Palamède (et encore), les chevaliers et chevalières de la tables rondes sont dangereusement interchangeables. Oui on essaie de nous faire que certain(e) ont des traits spécifiques, mais globalement il s'agit plus d'un ensemble mal individualisé, servant plus ou moins de soutien. La palme revient à Guenièvre, à peu près dépourvue de personnalité, et dont la relation avec Morgane est à peine ébauchée. Sur papier l'idée d'un mariage politique débouchant sur une union libre c'est intéressant, mais il faudrait encore que les deux parties concernées soient des personnages, ce qui comme je l'ai dit est à peine le cas pour Guenièvre. On a aussi le cas de Merlin, où à force de vouloir prendre à revers les légendes, del Socoro finit par faire quelque chose de terriblement prévisible, et de relativement peu intéressant. Je ne m'attarderai pas sur le reste, sinon pour finir sur une bonne note en mentionnant rapidement monseigneur Augustin, qui échappe très miraculeusement à la caricature pour donner un personnage plutôt réussi.

Car oui le roman aborde très frontalement le sujet de la religion. Enfin frontalement d'un côté et beaucoup moins de l'autre. Et c'est loin d'être une réussite. L'opposition christinianisme/paganisme fonctionne en effet assez mal. Plutôt que d'opposer deux conceptions radicalement différentes de la religion, on nous oppose deux cultes finalement similaires. le culte de la Déesse ressemble finalement beaucoup au christinanisme, mais dans la version “bonne” du point de vue de l'auteur. On insiste à peine sur sa dimension polythéiste (on nous répète en permanence qu'il s'agit du culte de LA Déesse), mais on nous la présente finalement comme une sorte de christianisme tolérant, égalitaire et qui ne prend du paganisme que l'iconographie générale et la dimension “magique”. Bref un rendu relativement caricatural, où on nous explique que les anciens bretons vivaient dans une ambiance de tolérance, tant sur le plans des genres que des orientations religieuses, jusqu'à ce que les chrétiens viennent gâcher tout ça. La représentation des chrétiens embrasse elle tous les clichés habituels, et je suis presque surpris de n'avoir à aucun moment entendu parlé de bûcher, on aurait pas été à un anachronisme près. Oui je parle d'anachronisme pour un récit arthurien (ou morganien) car l'auteur revendique une volonté de réalisme sur le plan historique. Je n'évoque pas la question du féminisme ou de l'homosexualité, qui sont clairement des partis-pris d'univers (et encore j'y reveniendrait), mais des choix, comme la question de la christianisation de la Bretagne, le choix de faire de Palamède un zoroastre plutôt qu'un musulman ou la référence au casque de Sutton Hoo en témoigne. Sauf qu'en parallèle on nous offre de bons vieux tournois avec des joutes à la lance. En fait, d'une manière générale, je trouve que del Socorro est dans un entre-deux. Il se force à essayer de coller à la réalité historique ET aux légendes, mais sans aller jusqu'au bout. Un bon exemple c'est la Carmélide. Il choisit de la localiser en Irlande, avouant lui-même que ça ne correspond pas aux mythes. D'accord mais pourquoi ? Il parle d'un intérêt narratif mais celui-ci m'a totalement échappé. Et pourquoi ne pas juste en faire l'Irlande. Parcequ'il fallait que Guenièvre en vienne ? Mouais enfin au point où on en était de réécriture il pouvait décider de changer totalement cet aspect là aussi ? Comme lorsque Perceval devient une femme. Je ne sais pas si vous avez compris l'idée. Soyons clair, il n'avait ni à respecter l'historicité, ni même les légendes. Mais là on a l'impression qu'il prend ce qui l'intéresse, écarte le reste, puis se justifie d'avoir fait des recherches. Sauf qu'au final je me pose juste cette question : pourquoi à ce stade s'imposer de telles contraintes et ne pas juste créer son propre univers ? Finalement ça aurait aussi bien marché et il aurait eu plus de latitude créative. J'ai l'impression qu'il essaye de nous dire qu'il nous raconte la vraie histoire, celle qui aurait ensuite été déformée pour donner les légendes qu'on connaît. Sauf que je ne vois pas comment cette histoire aurait pu être manipulée pour donner un tel résultat. Autant s'en éloigner totalement et créer son propre récit, avec des inspirations visibles mais respectables.

Bon ma critique donne l'impression que j'ai détesté. Je pourrai enfoncer le clou en parlant du rythme, que je trouve mal géré. En effet il se passe assez peu de chose dans la première moitié, tandis que la seconde condense moults évènements et retournements qui auraient gagné à respirer davantage. Mais j'ai dit assez de mal donc je conclurai en disant que malgré tout il s'agit d'un très bon roman. Cela tient à pleins de petits détails (l'univers prenant, les dialogues vivants…) unis par une qualité majeure qui rattrape la majorité des défauts que j'ai évoqué : la plume. del Socorro est un auteur de très grand talent, qui maitrise parfaitement son style et sait nous prendre dans son récit malgré tout. Bref n'hésitez pas à y aller. Je garde pour ma part quelques réserves, et surtout une grande frustration de ce qu'un tel auteur aurait pu faire d'un tel sujet.

Quentin_Tournon
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le 9 janv. 2026

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