Natacha
6.4
Natacha

livre de Vladimir Nabokov (1921)

S'agissant de la littérature contemporaine, je ne cesse de déplorer l'absence de style : le plus souvent la langue n'est pas travaillée. Symptôme d'une époque de plus en plus rétive à l'effort : car un style travaillé est souvent moins aisé d'accès pour le lecteur. Les écrivains s'adaptent à l'époque.

Ce reproche ne peut certes pas être adressé à Vladimir Nabokov. Je n'avais lu de lui jusqu'ici que l'enthousiasmant Lolita, ce recueil de nouvelles confirme le style éblouissant de l'écrivain russe. Mais il faut s'accrocher : c'est très onirique et, pour presque chaque nouvelle, l'intrigue se réduit à une peau de chagrin - l’expression s'impose tant le style de Nabokov n'a rien à envier à celui de Balzac...

Natacha, c'est une jeune femme qui laisse son père mourant, puisqu'il semblait aller mieux, pour une balade bucolique avec son voisin Wolf qui lui conte fleurette, finissant par déclarer sa flamme. La jeune Natacha est au comble du bonheur. On se doute assez vite de la fin mais surprise, elle retrouve son père tout près de chez elle. La surprise sera de courte durée : celui qu'elle avait pris pour son père était un autre puisque son père git allongé sur son lit, mort.

Le même type de surprise se retrouve à la fin de La vengeance : un mari, convaincu, à tort, que sa jeune épouse le trompe, décide de la tuer. Professeur de biologie, il transportait, en revenant d'un voyage, un squelette dans une valise. Mais on n'apprendra le contenu de ce bagage qu'à la toute fin de la nouvelle : la jeune femme s'approche en effet de son mari qui l'a rejoint dans le lit, elle sent une surface lisse... C'était le squelette, déposé par le mari dans le lit. Avant de la tuer, acte fatal traité par Nabokov par une ellipse.

Chacune des histoires ne semble être qu'un prétexte à des digressions poétiques. Ainsi, dans Bruits, Nabokov raconte-t-il les sentiments du narrateur pour une femme mariée avec laquelle il a une liaison. Tous deux rendent visite à un certain Pal Palytch. Le narrateur, en l'observant, parvient à entrer en son interlocuteur. Page 53 :

Et quand je compris tout cela, quand je l'eus entièrement examiné, je fis un mouvement léger, très léger, comme si j'avais laissé mon âme glisser sur une pente, je me coulai en Pal Palytch, j'y pris place, je sentis les choses de l'intérieur de lui-même : le bouton sur la paupière ridée, comme les points amidonnées de son col, et la mouche qui trottinait sur sa calvitie.

De cette identification, le narrateur glisse à son amoureuse :

Devant moi, ce n'était pas toi qui était assise, mais l'inspectrice de l'école, une dame silencieuse que je ne connaissais guère, dans un petit fauteuil d'osier auquel mon dos s'était habitué. Et aussitôt, par le même mouvement léger, je me coulai en toi, je sentis au-dessus du genou le ruban de la jarretière, et plus haut encore le chatouillement de la batiste, je pensai à ta place que tu t'ennuyais, que tu avais chaud, que tu avais envie de fumer. Et au même instant, tu sortis de ton sac un étui d'or, tu enfonças une cigarette dans le fume-cigarette. Et c'est moi seul qui étais dans tout : en toi, dans la cigarette, dans le fume-cigarette, dans Pal Palytch qui frottait maladroitement une allumette, dans le presse-papiers de verre, dans le bourdon mort sur le rebord de la fenêtre [objets décrits précédemment].

Cette faculté de se couler en autrui débouche sur un moment d'exaltation, page 59 :

Je sentais que je m'étais purifié dans la tristesse de quelqu'un d'autre, que je luisais des larmes de quelqu'un d'autre. C'était une sensation de bonheur, et depuis je ne l'ai que rarement connue, en voyant un arbre penché, un gant déchiré, les yeux d'un cheval. De bonheur, car elle s'écoulait harmonieusement. De bonheur, comme tout mouvement, tout rayonnement. J'ai été autrefois disloqué en milliers d'êtres et objets, maintenant je suis rassemblé, un, demain je me disloquerai de nouveau. (...) Et ce jour-là j'étais sur la crête d'une vague, je savais que tout autour de moi était constitué des notes d'une même harmonie, je savais - secrètement - comment étaient apparus, comment devaient se résoudre des bruits réunis l'espace d'un instant, quel nouvel accord serait suscité par chacune des notes dispersées. L'oreille musicale de mon âme savait tout, comprenait tout.

Dans Le mot, le même va-et-vient s'applique à un ange apparu en rêve. Un seul s'est détaché d'une nuée d'anges. Page 39 :

Je vis ses yeux profonds, fixes et adamantins sous les arcades impétueuses de ses sourcils. Sur les nervures de ses ailes déployées étincelait une sorte de givre ; les ailes étaient grises, d'un gris d'une nuance indescriptible, et chaque plume se terminait par un croissant argenté. Son visage, l'ébauche de ses lèvres qui esquissaient un sourire, de son front droit et pur, me rappelaient des traits que j'avais vus sur la terre. J'avais l'impression que les contours, le rayonnement et le charme de tous les visages que j'avais aimés se fondaient en une seule face merveilleuse, que tous les sons qui avaient successivement touché mon oreille étaient maintenant contenus en une seule mélodie parfaite.

Dans Bonté, le narrateur se trouve dans une salle d'attente où doit le rejoindre celle qu'il aime à la folie. Il observe une vieille dame qui va élargir sa conception de l'amour, selon le même principe, par empathie. Page 87 :

Je sentis alors la tendresse du monde, la profonde bonté de tout ce qui m'entourait, le lien voluptueux de moi avec tout ce qui existe, et je compris que la joie que je cherchais en toi n'était pas seulement celé en toi, mais flottait partout autour de moi, dans les bruits fugitifs qui s'envolaient dans la rue, dans la jupe remontant bizarrement, dans le grondement métallique et tendre du vent, dans les nuages d'automne débordant de pluie. Je compris que le monde n'était pas du tout une lutte, n'était pas des successions de hasards rapaces, mais une joie papillonnante, une émotion de félicité, un cadeau que nous n'apprécions pas.

Tel est donc le lien entre ces nouvelles : l'exaltation que procurent les dilatations de l'âme, lorsque l'on parvient à sortir de soi-même.

De multiples pépites littéraires parsèment ce tout petit livre très dense. Des métaphores qui font mouche d'abord. Page 71 : "Quoique voûté, le professeur passa d'une démarche souple à côté d'un policeman qui ressemblait à un énorme jouet". Puis, quelques lignes plus loin : "Il poussa un soupir de soulagement, acheta deux bananes, un paquet de cigarettes, des journaux craquants et vastes comme des draps". Page 87, cette charmante formule : "Ses lèvres réunirent un petit sourire". On est parfois proche de la poésie pure, avec cette très belle phrase, page 83 : "Je t'ai attendue sous l'ombre pesante, entre les colonnes froides, près de la fenêtre grillagée de la guérite". L'humour n'est pas absent, avec, s'agissant des deux étudiants qui observent le biologiste de La Vengeance, d'abord page 67 pour la jeune fille : "Et puis après, malheureusement, elle s'en va de mon récit". Et page 69, pour le jeune étudiant, décrit par le biologiste comme "l'un de ses élèves les plus mauvais et les plus studieux" (savoureuse association) : "Et là, partageant le sort de sa sœur, l'étudiant quitte à jamais ces pages en sifflotant d'un air confus".

Pour qui prend le temps de s'investir dans une telle prose, la récompense est là. Ce ne fut pas toujours mon cas : j'ai eu du mal avec Bruits et Le mot, notamment. Chroniquer un texte de Nabokov, c'est revenir sur la richesse de son style et donc, fatalement, rehausser l'appréciation que nous a donnée sa lecture.

7,5

Jduvi
7
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le 19 mars 2025

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