"Oblomov" est un roman qui occupe une place à part dans la littérature russe classique, mais une place à part entière, n'en doutons pas.
Le nom même du personnage principal qui donne son titre au roman éponyme, est devenu un mot commun en russe qui désigne une personne paresseuse, un procrastinateur.
Et procrastiner, Ilya Ilitch Oblomov sait très bien faire, c'est même sa spécialité, portée au rang d'expertise. Ce barine (aristocrate propriétaire terrien) passe en effet ses journées sur son canapé, incapable de se lever et de "produire" la moindre action.
Ivan Gontcharov ne fut pas le plus prolixe des écrivains russes du XIXème siècle. Les noms de Tolstoï, Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Tchekhov viennent plus immédiatement à l'esprit et pourtant "Oblomov" est une oeuvre majeure et très originale de par sa construction et son thème moral.
Le récit s'articule essentiellement autour d'Oblomov, la trentaine, et de son serviteur et serf Zakhar Trofymitch, la cinquantaine, un personnage incroyable et terriblement "russe". Mais aussi autour de l'enfance idéalisée et fantasmée d'Oblomov. le contraste entre la position sociale du maître et du serviteur est criante de réalisme et très instructive quant aux mentalités d'alors. Précisions que le roman sera publié en 1859 alors que le tsar Alexandre II n'abolira le système du servage en Russie qu'en 1861. Avant cette date, les moujiks (paysans) et les "inférieurs sociaux" étaient l'entière propriété des barines, au même titre qu'un champ ou un village.
Roman de moeurs, "Oblomov" se caractérise par son parfum de conte philosophique lorsque défile devant Oblomov allongé sur son divan les archétypes de la vie sociale bourgeoise pétersbourgeoise : dandy mondain, petit fonctionnaire, ami profiteur... la palme revenant à la description irrésistible du banal Alexéev, "Monsieur-tout-le-monde", dépeint comme le parfait compromis entre mérite et médiocrité : le salarié ayant acquis une certaine aisance mais manquant cruellement d'éclat et de panache.
L'humour caractérise la narration, ainsi que la poésie dans la partie onirique réservée à l'enfance d'Oblomov. le roman se veut bien sûr une satire sociale subtile quoique mordante.
Enfin, je conclus mon avis en conseillant à tous les lecteurs qui apprécient l'action de se détourner de cette lecture, ils ont toutes les chances de passer à côté car l'essence même du roman est de prôner la lenteur et la paresse comme autant de sagesses et de vertus. le rythme s'en ressent forcément.