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le 6 oct. 2023
SuivreLa bête humaine
[Critique à lire après avoir vu le film]Il paraît qu’un titre abscons peut être un handicap pour le succès d’un film ? J’avais, pour ma part, suffisamment apprécié les derniers films de Cristian...
Marc-Edouard Nabe a beaucoup compté dans la formation de l'enseignant en jazz que je suis devenu : ses pages sur le swing, sur Monk, sur Billie Holiday, sur Lester Young, m'ont apporté une compréhension intime de cette musique et je continue à en lire des passages à mes étudiants. A 20 ans, épris d'absolu, j'adhérais à cette plume rageuse et lapidaire, tentant de mettre de côté les propos antisémites et racistes, gardant le meilleur. Près de quarante ans après avoir découvert le très subversif Au régal des vermines, je retrouve le pamphlétaire avec ce Oui qu'une amie m'a offert.
Il s'agit d'un recueil d'articles parus dans différents médias (L'Idiot International, Jazzman, L'autre journal...), de contributions à un festival (Nancy Jazz Pulsation) ou de conférences que Nabe eut l'occasion de donner. Oui, ce sont toutes ses adorations, par opposition à son pendant, Non, où il expose ses détestations. Le jazz y est très présent, mais il est question aussi de littérature (Bloy, Bernanos, Dostoïevski, Simone Weil....), d'art dramatique (Claudel), de sculpture (Brancusi), de réalisateurs de cinéma (Fassbinder, Pasolini, Pialat, Bresson, Clouzot, Orson Welles...), d'actrices (Romy Schneider, Ava Gardner...). Même quelques révolutionnaires (Malcolm X, Che Guevara, Gandhi) et une ode mémorable aux Marx Brothers dans "Soupe aux anars".
Bon nombre des artistes evoqués figurant haut dans mon panthéon personnel, j'ai eu grand plaisir à en lire le panégyrique. Lorsque je ne connaissais pas, essentiellement chez les écrivains (Suarès, Cowper Powys, Soutine, Gilbert-Lecomte, Stein, Roussel, Massignon, Barraqué, de Roux...), j'ai noté les noms - et parfois sauté le chapitre, lorsqu'il était trop long.
Bon nombre de ses admirations vont à des auteurs chrétiens. Mais attention, des chrétiens subversifs, plutôt des mystiques que des bons petits soldats de l'Eglise : Paul Claudel, Léon Bloy, George Bernanos, Simone Weil... Nabe est autant passionné par le mystère de la foi qu'anticlérical, ce en quoi, comme pour son amour du jazz, je me reconnais assez.
Reproduisons ce qu'il dit de Bernanos, page 367 :
En vérité, la lutte bernanosienne contre le mal est un choc biologique pour faire remonter à la surface quelque chose de bien pire que le diabolisme de l'homme : sa non-foi en Dieu. C'est atroce comme remontée vomitive, voilà pourquoi les romans de Bernanos sont remplis de ces personnages, ravagés, déchirés et sales. Ça ne sent pas la soutane mouillée, un roman de Bernanos, ça sent la chair emmerdée au sens propre. Personne depuis Dostoïevski, et ce n'est pas sans raison que les vrais lecteurs de La Joie, de L'Imposture ou de la Nouvelle histoire de Mouchette considèrent le Français boiteux comme le seul écrivain à pouvoir rivaliser avec le Slave épileptique à la triste barbe... Personne, dis-je, ne s'est sali la plume à descendre au tréfonds fumeux de l'animal humain en détresse d'être. Pour Bernanos, un homme est une mare de ferme où viennent se prendre parfois des rayons de vieux soleil qu'il faut dégager de la fermentation vaseuse des sentiments. (...) Chacun cherche à remplir son vide, un vide gluant, de tout ce qu'il trouvera de spongieux dans sa mémoire, comme s'il fallait colmater au plus vite un trou qui glougloute d'amour amer. Des spirales sataniques emmaelströment [notons le goût de Nabe pour les néologismes] les curés en proie au doute, et la haine est une vrille qui fait gicler de la boue sur tout.
On le voit, stylistiquement, c'est fort : la langue est vraiment travaillée. Donnons-en encore quelques exemples.
Page 166, s'agissant de Clouzot, voici un extrait assez caractéristique du style de Nabe :
Le cloaque clouzotien est gorgé de crapules inquiétantes. Il y traîne des larves splendides, des détritus humains entre l'être et l'étron, et qui attendent la catastrophe. Les femmes ont honte pour les hommes de ne pas s'apercevoir à temps qu'elles sont en chaleur. Même les petites filles sont répugnantes. Pas un personnage pour relever l'autre : ils sont tous en train de ramper dans des flaques de foutre et de sang. Leurs haines éclaboussent la mort. Quelle merveille ! Ils sont tous très antipathiques, douteux, brisés : il y a des excentriques aigris, des prostrés salauds, des connes hystériques et beaucoup de machiavéliques minables.
Dans l'ADN de Nabe, il y a la détestation de l'Occidental, qu'il nomme le Blanc. Du racisme à l'envers ! Ainsi, dans le chapitre consacré à Gandhi, page 299, où Nabe fait plusieurs fois référence à La cigale et la fourmi :
Le tiers et le quart-monde se sentnt baisés en profondeur par l'abandon des grandes puissances qui raisonnent ainsi : "Ah, vous vouliez chanter tout seuls, bandes de cigales grotesques, eh bien dansez maintenant, et sur un pied (l'autre, on vous l'a bouffé) !". Aucun Africain, aucun Indien, aucun Irakien n'a le coeur à danser. Le Blanc joue toujours sur les mots, il n'a que ça pour faire croire qu'il est plus intelligent que les autres. On ne lui demandait pas de laisser tomber la moitié de la planète après l'avoir bien exploitée, on lui demandait simplement d'arrêter de cogner sur les indigènes qui lui offraient volontiers leurs trésors, pour rien. Le Blanc n'a jamais su partager, c'est son plus grand défaut. Il n'aime recevoir un cadeau que s'il a l'occasion de foutre son poing sur la gueule de celui qui le lui offre. C'est la forme de sa pudeur : un don ne s'accepte que dans le sang, ou alors il ne vaut rien. Quand on pense que les Indiens d'Amérique se sont avancés vers les Espagnols les bras chargés de fleurs, c'est à vous dégoûter à jamais des fleurs.
Et quelques pages plus loin, cette formule épatante, toujours pour décrire Gandhi, face au colonisateur britannique : "Le maître veut bien que l'esclave le méprise, mais pas qu'il se méprise lui-même de voir que son esclave ne le méprise même pas de se comporter mal envers lui". En revanche, lorsque ce discours anti-colonial le mène à faire l'apologie du terrorisme, je ne le suis plus...
Nabe s'en donne à cœur joie avec les allitérations, comme celle-ci, page 254, pour décrire la ville de Tanger : "Dédale dégueulasse où errent trois mille minables minotaures amers." Ou encore, quelques lignes plus loin : "Des épiciers sont vautrés dans leurs épices, d'autres sont avachis sur des montagnes de safran et de piments méchants."
Bref. On pourrait recopier presque tout le livre. C'est parfois un peu trop chargé, certes, un peu démonstratif. Un peu "exalté pour justifier mon image d'exalté", ce qui lasse un peu à la longue. Malgré tout, ce sang bouillonnant change du style mollasson de bien des productions actuelles. C'est son caractère précieux.
7,5
Créée
le 1 sept. 2025
Critique lue 6 fois
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