Le récit se déroule en 2029, 2049 et 2050, en tout cas dans un avenir suffisamment proche pour que sa crédibilité constitue un enjeu. Comme dans la plupart des romans d’anticipation, l’intrigue de Panorama – j’entends par là ce qui arrive aux personnages – semble avant tout un prétexte à une évocation de son univers. Non pas qu’elle soit mal construite, ou inutilement tirée par les cheveux, mais enfin elle ne prend pas beaucoup de place et tient davantage de la visite guidée et de la galerie de portraits. (J’ai envisagé un moment un dénouement à la Sauvagerie, mais Lilia Hassaine est allée moins loin que J.G. Ballard.)
Dans la France de 2029, donc, une réforme de la justice a accompagné l’ère de la Transparence. J’écris accompagné car il est difficile de dire si elle l’a déclenchée ou complétée : cause ou symptôme, toujours est-il que le secret sous toutes ses formes est désormais interdit. La vie privée n’est plus privée, les habitations elles-mêmes sont transparentes, et quiconque veut échapper à cette exhibition / surveillance de tous par chacun n’a d’autre choix que de signer une décharge pour aller habiter aux Grillons, inévitable quartier de non-droit de toute dystopie qui se respecte.
Vu et revu, dira-t-on. Ce n’est pas faux, et d’ailleurs l’autrice semble en avoir conscience, voire en jouer quand elle appelle ses quartiers Bentham ou Paxton, ou qu’elle évoque (p. 146) la Casa del Fascio (1). Mais là où le roman est surtout intéressant, c’est qu’il exagère à peine. En 2049, « Nos amis virtuels, ceux qui nous ressemblent et partagent nos opinions, sont devenus nos voisins » (p. 37), mais n’est-ce pas déjà en grande partie le cas en 2026 ? L’asservissement technologique, le caractère incontournable des réseaux dits sociaux ou l’injonction à paraître irréprochable sont simplement un peu poussés dans Panorama, et déjà nos adolescents, dont « le smartphone […] ne sert qu’à se connecter à Internet » « s’écrivent sur les messageries sécurisées et sur les réseaux sociaux, ils ne s’appellent jamais. Leur génération juge les coups de fils intrusifs, en plus d’être inutiles » (p. 181).
Sur ce point, il est intéressant de voir ce qu’est devenue la justice : dans le roman, les accusés peuvent être jugés à partir de sept ans, l’accusation seule a droit à l’assistance d’un avocat et le verdict est rendu par un vote des internautes. (Le taux de criminalité est devenu extrêmement bas, sachant que la police intervient dans les bas-quartiers seulement si un accusé y habite.) Cela ne vient pas de nulle part. Prenez une justice en crise, faites fermenter encore un peu l’idée selon laquelle elle doit être rendue pour les victimes, et non pour protéger la société – tout ça ne me paraît pas sorti de nulle part –, faites-la triompher, et une crise politique plus tard vous obtiendrez l’acte de naissance, en 2029, de la société de Panorama. (Son crime originel, c’est la « Revenge Week », pendant laquelle les victimes ont pu liquider les criminels présumés. C’est un peu plus fin qu’American Nightmare.)
Là où le roman montre ses limites, c’est dans son écriture. L’activité de journaliste de Lilia Hassaine l’a probablement placée dans une position d’observatrice privilégiée de quelques tendances sociales et lui a appris à écrire de façon claire et efficace, mais en termes de travail sur la langue, Panorama reste léger. D’accord, « la transparence est née avant la Transparence » (p. 53) et les policiers sont devenus des « gardiens de protection », mais la dimension littéraire reste limitée, et la narratrice a beau être une femme d’avant, j’ai du mal à croire qu’on parlera en 2049 comme on parle en 2026.
(1) Jeremy Bentham, Joseph Paxton et la Casa del Fascio ont chacun une page Wikipédia, débrouillez-vous.