AUX ORIGINES DE L’AVENTURE HUMAINE
Noam, fils du chef d’un village lacustre né voici huit millénaires, découvre avec une stupeur vertigineuse qu’il est doté d’une immortalité absolue et d’une jeunesse imprescriptible. Son existence bascule définitivement lorsqu’il succombe avec une éperdue intensité aux charmes de la fascinante Noura qui possède le même don.
I. DE L’AMBITION COMME VERTU FONDATRICE
Il est des entreprises littéraires dont la seule annonce suffit à provoquer cette stupeur admirative mêlée d’incrédulité que l’on réserve ordinairement aux projets relevant davantage de la démesure visionnaire que de la sagesse éditoriale raisonnée. Éric-Emmanuel Schmitt conçoit une épopée de huit tomes — peut-être davantage — dont l’ambition déclarée est de retracer l’histoire entière de l’humanité à travers le regard d’un homme immortel nommé Noam, témoin inlassable et indéfectible de toutes les mutations que notre espèce a traversées depuis ses plus obscures et plus lointaines origines. Cette démesure-là n’est point celle de l’orgueil aveugle — c’est celle des grandes œuvres qui savent que certains sujets exigent de la place, du souffle et du temps, et qui refusent de s’en laisser déposséder par la tyrannie de la concision commerciale.
Ce premier tome, dont l’action se déroule durant cette période néolithique où l’humanité accomplit la plus décisive et la plus irréversible de ses métamorphoses, s’impose d’emblée comme l’un des manuscrits les plus singulièrement ambitieux du paysage littéraire contemporain — ce désert trop souvent peuplé de confiseries narratives aussi éphémères qu’oublieuses de leur propre insignifiance.
II. NOAM ET NOURA : LA PASSION COMME FIL CONDUCTEUR
Mais une épopée, si savamment documentée et si philosophiquement nourrie soit-elle, demeure lettre morte si elle ne parvient point à faire battre en son sein un cœur humain reconnaissable et palpitant. L’auteur l’a fort bien compris, lui qui insuffle à son récit une vitalité romanesque et une chaleur charnelle qui en font un livre que l’on dévore avec cette avidité fébrile des grandes lectures. L’intrigue est rythmée avec une maestria narrative qui ne laisse guère de répit, foisonnante de rebondissements inattendus, de drames familiaux d’une authenticité déchirante et de passions amoureuses dont l’intensité n’a point été émoussée par la distance des millénaires.
L’histoire entre Noam et Noura constitue le fil le plus ardent et le plus envoûtant de cette trame : une passion d’une fièvre et d’une densité émotionnelle qui transcende son cadre préhistorique pour accéder à cette universalité intemporelle qui est la marque des grandes histoires d’amour — ces unions que l’on reconnaît comme siennes bien qu’elles appartiennent à d’autres, en d’autres temps, sous d’autres cieux.
III. LE NÉOLITHIQUE RESSUSCITÉ AVEC UNE PRÉCISION STUPÉFIANTE
L’un des prodiges les plus remarquables de l’entreprise schmittienne réside dans cette capacité à rendre vivante, incarnée, presque tactile une époque si prodigieusement éloignée de nous qu’elle semblait condamnée à demeurer à jamais dans les limbes de l’abstraction archéologique. Le passage crucial de l’humanité de sa condition de chasseurs-cueilleurs nomades à celle d’agriculteurs sédentaires — cette révolution silencieuse et pourtant plus fondamentale que toutes celles qui la suivirent — est documenté avec une précision et une rigueur scientifique, historique et anthropologique qui témoignent d’un labeur de recherche proprement titanesque.
Et pourtant — et c’est là que réside l’alchimie la plus précieuse — cette érudition formidable ne pèse jamais sur le récit du poids rébarbatif du traité académique. Elle s’y dissout avec une élégance et une naturel confondants, informant sans encombrer, instruisant sans jamais cesser de captiver. On apprend en croyant simplement vivre aux côtés du protagoniste — et cette transparence de la documentation constitue le plus beau des hommages que l’on puisse rendre au talent de vulgarisateur de Schmitt.
IV. LA GENÈSE REVISITÉE PAR UN CROYANT ÉCLAIRÉ
Il convient de s’arrêter avec une attention particulière sur ce qui constitue peut-être la dimension la plus fabuleuse et la plus intellectuellement stimulante de l’entreprise : la façon dont l’artiste du sixième art — croyant fortifié par une religiosité sincère et profondément méditée — revisite les grands récits fondateurs de la Genèse avec un œil scientifique d’une lucidité et d’une honnêteté intellectuelle remarquables. Le Déluge, la création, les origines de l’humanité — ces mythes tutélaires qui ont façonné notre civilisation — sont abordés non point avec le scepticisme condescendant de l’athéisme militant ni avec l’aveuglement dogmatique de la foi naïve, mais avec cette troisième voie si rare et si précieuse : celle d’un esprit qui croit et qui pense simultanément, qui cherche dans la science non point un démenti de sa foi mais un approfondissement de son émerveillement.
Cette harmonie entre le regard du savant et celui du mystique donne au livre une profondeur philosophique et spirituelle qui l’élève bien au-dessus du simple roman historique.
V. LES MAXIMES : LA FORME ÉLEVÉE À SA PLUS HAUTE DIGNITÉ
L’auteur n’oublie jamais que la langue est en elle-même une matière noble, exigeante et souveraine, qui réclame d’être travaillée avec le soin patient de l’orfèvre autant qu’avec l’inspiration du poète. De cette double exigence naissent, disséminées tout au long du récit comme des pierres précieuses serties dans une trame narrative déjà fort riche, des maximes d’une beauté et d’une profondeur qui demeurent longtemps après que le livre a été refermé.
Sur la migration, sur la mort, sur la condition nomade de l’âme humaine perpétuellement en quête de quelque patrie définitive qui se dérobe toujours — ces formulations brèves et lumineuses atteignent par instants à cette densité aphoristique qui est le propre des grandes œuvres de sagesse. Le fond et la forme s’y harmonisent avec une plénitude et une évidence qui sont, en littérature, le signe le plus sûr de la véritable maîtrise.
VI. CONCLUSION : LE COMMENCEMENT D’UNE CATHÉDRALE
Paradis Perdu est le premier pilier d’une cathédrale littéraire dont on pressent, dès cette première pierre posée, la magnificence future et l’ambition vertigineuse. Schmitt entreprend ici quelque chose que bien peu d’écrivains modernes ont osé : raconter l’humanité dans sa totalité, avec toute la générosité, toute l’érudition et tout l’amour que pareille entreprise commande. Ce premier tome tient ses promesses avec une largesse qui laisse augurer le meilleur pour les volumes à venir.
On referme ce livre avec la certitude heureuse d’avoir assisté aux prémices d’une œuvre majeure — et l’impatience frénétique d’en lire la suite.