Philippe Claudel dans son Inventaire sentimental des odeurs d'une vie nous accompagne dans sa géographie olfactive, parmi les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse, nous montrant, par ordre alphabétique, toutes ces pièces qui se sont peu à peu rassemblées et qui stimulent la mémoire, car chacune est associée à un moment précis de sa vie, peuplé de personnes aimées ou redoutées, à des mythes comme le scooter ou l'entraînement de football, ou encore les premières approches avec les filles, dans le gymnase de l'école ou dans une cave sombre.
De A à V, en passant par une gamme de soixante-trois odeurs, parfums, fragrances, odeurs - pas toujours agréables -, Claudel nous entraîne dans son univers, celui de son village natal, Sommervillier, dans les Vosges, et nous laisse entrer la salle de classe où l'encre marquait non seulement ses doigts mais aussi sa conscience d'enfant. Parfois, en marchant dans la rue ou à la maison, en fouillant dans de vieilles choses ou en entrant dans un magasin, une odeur nous vient sous le nez qui déclenche une connexion instantanée ; même si nous ne l'avions pas sentie depuis longtemps, ou pensions l'avoir oublié, enfouie dans le passé, il suffit d'un instant à notre cerveau pour s'activer et nous faire retracer des années et des lieux en arrière, pour nous ramener exactement là où cette odeur est restée inextricablement imprimée dans notre mémoire. Ces stimuli olfactifs sont véritablement puissants et nous ramènent à un lieu, à un visage, au souvenir d'un événement survenu à un moment précis de notre vie. La nourriture, les plantes, les vêtements, mais aussi la fumée de cigarette, l'arôme du café ou du vin, tous ensemble ont lentement construit une mosaïque bigarrée dans un coin de notre mémoire et y sont restés, endormis peut-être mais jamais perdus.
Grâce aux odeurs et à leur rappel, Claudel reconstruit pièce par pièce ses souvenirs et nous fait découvrir un monde qui n'existe plus, un monde rustique et palpitant, dont on se souvient avec une certaine mélancolie, allant jusqu’à «se croire dans un passage de ma Bible»
Ce volume intense est une autobiographie de l'auteur, interrogée à travers les parfums et les odeurs, assemblée pour ne rien lâcher, réfléchir sur soi, se sentir proche de ceux qui ne sont plus là ou être prêt à accueillir ceux qui doivent arriver.
Écrit dans une veine poétique – c’est ce que laisse augurer l'exergue de Baudelaire - avec légèreté et amour du détail, des petites choses, ce livre est un excellent compagnon pour se laisser aller à ses souvenirs, pour faire un voyage dans le temps, celui de l'auteur et aussi le nôtre...