L’auteur : Né en 1972, Mathias Énard, romancier français, publie son premier récit, La Perfection du tir, en 2003. Sept ans plus tard, son ouvrage Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants se voit décerner le prix Goncourt des lycéens. En 2015, Boussole, qui s’intéresse à la vision que l’Occident a de l’Orient, obtient le prix Goncourt.
Le livre : Au début du XVIe siècle, le célèbre peintre Michelangelo Buonarroti – qui nous est plus connu sous le nom de Michel-Ange – ne supporte plus le manque de considération du pape Jules II à son égard, qui s’avère être orgueilleux, autoritaire et mauvais payeur. Il quitte donc Rome sur un coup de tête pour retourner à Florence, où sa statue de David a fait de lui le héros de la ville. C’est alors qu’il reçoit une lettre du sultan de Constantinople. Pour une somme très importante, il lui demande de venir passer un mois dans son pays afin de dessiner et de commencer le chantier d’un pont qui permettra de traverser la Corne d’Or. C’est ainsi que le 13 mai 1506, Michel-Ange arrive à Constantinople…
Mon avis : Le premier chapitre s’ouvre sur « je », qui s’adresse à « tu ». Nous ignorons tout de leur identité et ce qui se joue entre ces deux protagonistes. Ceci sera un des fils conducteurs du roman, et le voile ne sera levé que dans les dernières pages. Puis nous retrouvons Michel-Ange, jeune Florentin fraîchement débarqué, plongé dans la ville de Constantinople, au XVIe siècle ; nous découvrons avec lui la cité, le marché, la vie dans ses rues… Leur façon de vivre est bien différente de celle de Michel-Ange qui, à Rome, devait construire le tombeau du pape. Mais face au manque de considération de ce dernier, il a accepté d’ériger un pont majestueux pour le sultan Bayazid, le Grand Turc, afin que celui-ci soit le reflet de la puissance byzantine. Léonard de Vinci s’y était essayé par le passé, mais Bayazid n’avait pas aimé son projet et l’avait refusé. Il n’en faut donc pas plus pour convaincre Michel-Ange, qui voit ici l’occasion de réussir là où Léonard de Vinci a échoué. En compagnie de Manuel, son traducteur et guide qui voue une véritable fascination à l’artiste lorsque ce dernier est en train de dessiner, et surtout de Mesihi, le secrétaire poète, il tentera de relever le défi.
Le personnage de Michel-Ange est très charismatique et ne peut qu’attiser l’intérêt du lecteur. En effet, ce sculpteur de renom est comparé au grand Léonard de Vinci, de vingt ans son aîné. Cependant, il existe une réelle rivalité entre ces deux artistes – du moins pour Michel-Ange –, et cela sera un vrai moteur pour lui : il veut réussir là où de Vinci a échoué. Mais Michel-Ange est aussi un fin observateur : il va prendre le temps de s’imprégner de la culture ottomane avant de se lancer dans l’élaboration de ce pont. Il est ébloui par ce qu’il y voit, comme les éléphants, les singes, ou encore le marché aux épices – Mesihi lui offrira d’ailleurs un bien étrange présent… Michel-Ange est émerveillé par la magnificence de Constantinople, et que ce soit en peinture ou en architecture, ce voyage va transformer à jamais le regard du futur artisan de la chapelle Sixtine. Différents personnages graviteront autour de lui, mais c’est avec Mesihi qu’il nouera une amitié sincère, bien que discrète. C’est ce dernier qui lui permettra de réellement découvrir les us et coutumes de la vie orientale, et qui sera son plus fidèle compagnon durant ce périple.
La plume de Mathias Énard est absolument divine. Il a une façon d’écrire qui est lyrique, et qui nous transporte. Dans ce livre, construit de très courts chapitres – ceux-ci faisant rarement plus de deux pages –, il semble prendre le lecteur par la main et le faire voyager dans le temps et l’espace pour l’amener aux côtés de Michel-Ange. Grâce à ses descriptions qui font appel à nos différents sens, nous avons l’impression de nous promener en compagnie des protagonistes dans les rues de la future Istanbul. Par ailleurs, comme indiqué dans la note de fin d’ouvrage, même s’il s’agit ici d’un récit fictif, il prend appui sur des sources bien réelles, dont les lettres de Michel-Ange à son frère, qui sont authentiques et que l’auteur a traduites avant de nous les retranscrire. Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants est donc un ouvrage très travaillé, aussi bien sur le fond que sur la forme, et Mathias Énard nous embarque de sa plume envoûtante pour cent soixante-dix pages qui résonneront longtemps en nous, tant l’écriture de l’auteur est exceptionnelle, chaque mot étant juste et semblant avoir été choisi avec un soin tout particulier.
À recommander : Aux amateurs de romans historiques.
Une citation : « La beauté vient de l’abandon du refuge des formes anciennes pour l’incertitude du présent. Michel-Ange n’est pas un ingénieur. C’est un sculpteur. On l’a fait venir pour qu’une forme naisse de la matière, se dessine, soit révélée. Pour le moment, la matière de la ville lui est si obscure qu’il ne sait avec quel outil l’attaquer. » (p. 62)
Ma chronique : https://loasislivresque.wordpress.com/2016/08/06/parle-leur-de-batailles-de-rois-et-delephants-mathias-enard/