Promesse stimulante : examiner les passions publiques à l'aune du diktat des émotions et de leur perte de conscience politique. Quand l'émotion devrait au contraire orienter l'action et l'ancrer dans une sensibilité collective, sa sur-sollicitation engendre l'effet inverse : un désengagement fataliste nourrit d'aigreur, de ressentiment, de haine de l'autre, dans une polarisation des opinions qui annihile la pensée.
J'attendais une analyse éclairée de cette specialiste d'Arendt : une réactualisation de ses principes de philosophie politique, un rappel à la pluralité humaine et à la fragilité de sa préservation. Mais l'ouvrage reste prudemment scolaire, s'attardant longtemps sur la philosophie antique (Platon, Aristote), puis sur la philosophie moderne (Elias), en une revue proche du programme de Terminale. Il en résulte un petit bréviaire à l'usage des étudiants de Science-Po, pour rappeler que le processus de décivilisation est associé à tort à la "barbarie" et qu'il se rapproche bien plus de l'Etat rationalisé et bureaucratisé, que de la folie meurtrière.
Parce que nous déléguons nos sensibilités à de complexes et opaques dispositifs médiatiques, nous nous laissons instrumentalisés par des rationnalités exterieures à nous. Un chapelet de références égrène la démonstration (Kant, Spinoza, Rousseau...), mais c'est bien la sensibilité propre de l'auteur qui me manque. On peut en apprécier la pertinence dans les pages conclusives de chaque chapitre, quand par exemple, une perspective s'ouvre, chapitre 2, vers la problématique du "tournant identitaire" qui tend à renfermer l'être-soi dans des carcans qui interdisent la rencontre avec l'autre. S'annonce alors le livre que j'aurais aimé lire.
L'émotion, dont on a oublié les anciennes résonances politiques (étymologiquement, "émotion" est de la même racine qu' "émeute"), ne s'oppose pas à la raison mais à l'insensibilité. L'absence d'émotion ne dispose pas à la rationalité et ne la renforce pas non plus. Hannah Arendt y insiste: pour agir de façon "raisonnable", il faut d'abord avoir été touché par l'émotion. Dans la confusion extrême qui triomphe aujourd'hui, la question essentielle se repose alors avec d'autant plus d'acuité : à quelles conditions les protestations de la subjectivité, les demandes de reconnaissance, les nouvelles aspirations collectives qui émanent de l'univers des sensibilités, sont-elles susceptibles d'être un « ressort » de la raison publique, de participer à l'élaboration du commun?