Traditionnellement, on considère, à gauche, que la droite ne pense pas. Ce n’est pas un anathème mesquin (ou pas que), ou la prise au pied de la lettre de la notion d’« intellectuel » forgée dans l’Affaire Dreyfus et nourrie d’engagement sartrien après la guerre : la droite, qui défend le « bon sens », la nature, l’évident, le déjà-là et l’allant-de-soi, se méfie depuis longtemps de la politique et de la théorie. Pourquoi s’embêter à réfléchir à ce qui tombe sous le sens ? Pourtant, la droite a bel et bien des théoriciens, qui parfois s’ignorent en tant que tels – alors qu’à gauche nous sommes plus prompts à s’inscrire dans des courants et filiations intellectuelles.
Emmanuel Terray, anthropologue marxiste mais philosophe de formation (les années 1960 !), s’est donc frotté au corpus doctrinaire de la droite, intrigué par ses mutations au cours du quinquennat Sarkozy. Il existe de nombreuses classifications des courants de droite : la tripartition contestée de René Rémond (légitimistes, orléanistes, bonapartistes), les douze ou quinze familles de Gilles Richard, les quatre filiations du deuxième XXe siècle (démocrates chrétiens, libéraux, conservateurs, réactionnaires)… Ce n’est pas à ce petit jeu, pourtant fort divertissant, que se prête Emmanuel Terray. Lisant et citant philosophes, écrivains, économistes, historiens de droite, de la Révolution française à nos jours, il distingue douze thèmes récurrents fondant l’unité idéologique de la droite en 2012 : le réalisme, l’autorité, l’inégalité, l’ordre, le refus de la philosophie du contrat… Sans ignorer les variations d’une époque et d’un courant à l’autre, il nous promène chez des auteur‧ices aussi divers que Taine, Rivarol, Burke, Barrès, Maurras, Delsol, Constant, Guizot, de Maistre, Mannheim, Maritain, Comte, Montesquieu… Les 200 pages de la version poche republiée aujourd’hui par Amsterdam paraîtront sans doute insuffisantes aux lecteurs de philosophie et théorie politique. Pour moi qui n’en suis pas, ou si peu, c’est un rappel agréable de mes vieux cours d’histoire des idées. Et il est toujours utile, politiquement, de comprendre ses ennemis.
Au total, on comprend que les penseurs de droite – même athées, comme le fut Maurras jusqu’à la veille de sa mort – se sentent orphelins de l’Église catholique : pour fonder une autorité, pour légitimer un pouvoir, pour imposer le respect de la loi, on n’a jamais trouvé mieux jusqu’à présent que l’intervention d’un Être omniscient et tout-puissant, dont les décrets sont par nature soustraits à tout doute et à toute discussion. (p. 224)