On ne peut pas dire qu’August Strindberg apparaisse psychologiquement très équilibré dans cette pièce. La lutte qu’il mène depuis un bon moment déjà contre le pouvoir et les machinations des femmes prend des formes toujours plus radicales et exaltées. Après avoir brossé un portrait-charge des caprices et de la futilité des femmes dans « La Femme de Sire Bengt », après avoir caricaturé les insolentes lubies féministes dans « Camarades », voici que l’on passe à une véritable tragédie : le mari (le « Capitaine ») et la femme (Laura) se disputent l’influence sur leur enfant (Bertha, le même personnage que dans « Camarades », mais cette fois-ci plus jeune). À force de manœuvres infâmes et de perfidies emboîtées, la femme va gagner la partie, ne laissant au Capitaine plus aucune raison de vivre.


Car le Capitaine est miné par une obsession qui devient toujours plus envahissante au cours de la pièce : s’il n’était pas vraiment le père de Bertha ? Si Laura avait commis quelque infidélité qui fasse de Bertha l’enfant d’un autre, ôtant ainsi au Capitaine tout lien de sang avec Bertha, et par la même toute possibilité de prétendre pouvoir exercer sur Bertha les prérogatives de Père ?
Quant à la progression dramatique, elle montre le savoir-faire de Strindberg : au début de la pièce, le Capitaine n’éprouve nullement la hantise de n’être pas le vrai père de Bertha (ce qui, outre le drame de paternité que signifierait l’acquisition d’une conviction à ce sujet, ferait du Capitaine un cocu mystifié, rôle toujours délicat à tenir en public...). La première évocation d’une telle éventualité surgit dès la première « scène » (encore que la pièce ne soit pas découpée en scènes, mais en trois actes), à propos d’un soldat du « Capitaine », Nöjd, qui a séduit une domestique, mais n’est pas sûr que l’enfant qui va en naître soit de lui. Comme la pièce est brève (et donc percutante), c’est à peine deux pages plus loin que le Capitaine étale ses mésaventures de père avec toutes les femmes de sa famille : toutes veulent faire de Bertha autre chose que ce qu’en rêve le « Capitaine », et ce dernier doit donc se battre contre toutes ces femmes pour conserver son pouvoir de père sur sa fille.
On relèvera que les motivations divergentes des femmes au sujet de l’avenir de Bertha sont liées à leurs options religieuses ou spirituelles différentes. Strindberg ne peut s’empêcher de souligner le poids de la religion dans la destinée des êtres.
On glisse ensuite de ce problème éducatif à une révélation progressive du pouvoir que chaque femme de la famille prétend exercer sur le « Capitaine » : la vieille nourrice parce qu’elle le considère toujours comme son bébé, Laura parce veut le pouvoir et la possession exclusive de Bertha, et ainsi de suite.
Laura (la femme du « Capitaine » (celle, donc, qui va finir par gagner la partie), cumule, tel un pôle négatif, tous les défauts et les vices que Strindberg attribue aux femmes : c’est une sorte de Madame Bovary, perdue dans des rêves « romantiques » et coupée du réel ; par exemple, elle est dépensière, en dépit de la situation financière précaire du couple. Mais la pièce justifie toutes les craintes du « Capitaine » en nous la montrant traîtresse, manœuvrière, comploteuse, perfide, cynique, menteuse, tout cela afin de garder la mainmise exclusive sur Bertha.
Mais la folie du « Capitaine », supposée au départ (elle va être l’argument pour dépouiller le « Capitaine » de son pouvoir sur Bertha) est, elle aussi, habilement graduée : cette obsession (le « Capitaine » est en effet, au bas mot, un obsessionnel, dont la peur de n’être pas le père de Bertha tourne à l’idée fixe : il ne parle plus que de cela, et c’est cette idée qui va le tuer) démarre comme une éventualité concernant d’abord Nöjd, puis apparaît au sujet du « Capitaine » lui-même dans la première discussion avec Laura ; or, rien, dans toute la pièce, ne vient apporter de l’eau au moulin de cette hantise : si le spectateur ne peut se fier aux dénégations de Laura, présentée comme un serpent venimeux, il ne peut que constater l’absence de tout indice confirmant que le « Capitaine » est cocu.
Il en résulte que, conflit après conflit, c’est le « Capitaine » lui-même qui crée sa propre folie, qui s’enfonce dans sa propre obsession non fondée (signe d'une fêlure psychologique préexistante), et qui, présentant au départ l’image de quelqu’un de lucide et de sain d’esprit, apparaît vers la fin comme perdant complètement la raison du fait du seul emballement de son obsession.
Laura a gagné : elle a manœuvré pour rendre fou son époux, et elle y a réussi. On ne peut qu’évoquer le titre du célèbre essai d’Harold Searles : « L’effort pour rendre l’autre fou ».
Reflet expressionniste, outrancier, exalté des craintes personnelles de Strindberg au sujet de son épouse Siri, cette pièce place sous une lumière crue une constate de l’inégalité des sexes : la femme finit toujours par obtenir ce qu’elle veut, par la ruse ; et une autre : l’homme ne peut être sûr à 100% d’être le vrai père de « ses » enfants.
Ceci dit, tous les couples ne virent pas ainsi vers le conflit à mort, ni vers la folie meurtrière. Il faut, pour y arriver, que soient mises en présence des personnalités assez fragiles.
khorsabad
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le 2 nov. 2016

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khorsabad

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