Persuasion est le second roman que je lis de Jane Austen, après Raison et sentiments. Si celui-ci était incontestablement meilleur, Persuasion, la dernière oeuvre de la romancière, parue à titre posthume, possède de grandes qualités littéraires et politiques.
Ici comme ailleurs, Austen décrit ce qu’elle connaît pour y avoir passé sa vie, la noblesse de province dans l’Angleterre de la fin du XVIIIè et le début du XIXè siècle. Du coup, le roman est traversé, structuré même par les thématiques liées à cette noblesse.
D’abord, comme toute noblesse, les liens familiaux sont d’une importance capitale (comme l’affirme un des personnages, rien n’est plus ridicule qu’un noble qui vient juste d’obtenir ses titres de noblesse : la véritable noblesse est celle qui se transmet depuis des générations, et plus on peut remonter loin, plus c’est valorisant).
Comme illustration de cette importance accordée à la famille, il suffit de voir la première apparition du père, sir Walter, dans le roman, lisant et relisant sans cesse la notice de l’annuaire de la noblesse britannique consacrée à sa famille et à son histoire. Une notice qui est sa plus grande fierté, finalement. D’ailleurs, chaque fois qu’un événement arrive, cet événement n’a d’intérêt que parce qu’il permet de rajouter une ligne dans la notice de l’annuaire.
Ainsi donc, le roman va énormément se dérouler dans un cadre familial élargi, voire très élargi (avec une multiplicité de personnages qui ne facilite pas vraiment la lecture : si l’on n’est pas très attentif, on risque de finir noyé sous un déluge de Musgrove et de Charles). D’ailleurs, plus on va avancer dans le roman, plus le cercle va s’élargir : si les premiers chapitres sont consacrés au cercle familial réduit (le père et les trois filles, dont une seule est mariée), petit à petit vont s’y agglomérer des cousins de plus en plus éloignés, mais pas moins importants.
Faire partie du cercle semble être une des préoccupations principales de cette noblesse. Il faut savoir précisément chez qui on peut aller sans paraître ridicule ou sans se déclasser : ainsi, il faut voir comment le père, sir Walter, sermonne sa fille Anne (la protagoniste du roman) parce qu’elle va voir une ancienne amie qui n’est ni noble, ni riche. Il faut aussi savoir si l’on peut se présenter dans un salon sans prendre le risque d’être refusé, ce qui serait encore pire. La vie sociale des nobles, décrite ici avec une précision qui vient d’une observation fine et juste, se révèle être une sorte de travail d’équilibriste.
D’ailleurs, Austen nous plonge dans un monde où chaque mot, chaque geste est calculé. Rien ici ne paraît naturel. C’est un peu comme un jeu d’échec, où l’on calcule ses coups en supposant les réponses de la personne en face.
Dans tout cela, Anne paraît décalée, peu en phase avec ce monde dont elle connaît les règles mais où son humanité, son empathie et sa clairvoyance détonnent. Contrairement à sa soeur Mary (celle qui est mariée), qui nous apparaît comme fortement hypocrite, et son autre soeur Elizabeth, trop naïve, Anne est un peu en marge de la famille mais cela lui donne un meilleur point d’observation et plus de recul.
C’est ainsi qu’elle perçoit que la belle Mrs Clay ne se contente pas de chercher de la compagnie, mais qu’elle manigance pour devenir la future Lady Elliot en épousant le père, Sir Walter, veuf pas vraiment inconsolable et très beau parti.
C’est aussi ainsi que la même Anne va deviner que quelque chose ne va pas avec l’entreprenant cousin Elliot.
Mais Anne, celle qui rend tout le temps service à tout le monde, celle qui est si empathique, celle qui est aussi clairvoyante, est également celle qui est mise en retrait de la famille. C’est la gentille Anne, la bonne Anne, celle dont on ne parle pas, celle qu’on ne voit même pas, celle dont on ne demande jamais l’avis. D’ailleurs, elle-même a-t-elle vraiment confiance en son propre avis ? Pas vraiment : durant tout le roman, elle va se plier à l’avis et aux recommandations de son amie, lady Russell, sans prendre en compte ses propres désirs. Anne est celle qui s’efface devant les autres, sans cesse.
Quitte à sacrifier sa vie. Avec comme exemple cette histoire qui, finalement, est la véritable base du roman : huit ans plus tôt, Anne, à 19 ans, a failli se marier à un jeune officier de marine à l’avenir prometteur. Mais sur conseil de lady Russell, qui pensait que ce mariage nuirait finalement à la famille, Anne rompit les fiançailles, et en garde constamment la blessure.
Et voilà que le même marin, devenu capitaine réputé et riche, est de retour. Cela va permettre à Jane Austen de donner l’intrigue sentimentale de son roman, une intrigue vraiment agréable et qui se lit avec plaisir jusqu’aux ultimes pages.
Mais il ne faut pas réduire Persuasion à savoir qui le capitaine Wentworth va-t-il épouser. Austen va se servir de cela pour faire le portrait complexe et critique de la noblesse de province. Finalement, un roman de Jane Austen, c’est un peu comme un bonbon acidulé, à la fois doux, sucré, et amer. Car si on se plaît à suivre une romance, une analyse très fine du conflit entre les sentiments et les raisonnements, on a aussi une description très ironique, voire sarcastique, de cette noblesse rurale. Jane Austen sait en débusquer les hypocrisies, mettre en lumière les mécanismes de pensée parfois peu avouables, etc.
Souvent, c’est par l’humour que cela se produit. Ainsi, nous avons cette brave Mary, la soeur d’Anne, la seule de la sororité à être mariée. Dans une lettre, elle s’en prend à ses voisins, des gens inacceptables et sans la moindre éducation, puisqu’ils ne lui ont même pas proposé leurs services. Dans la seconde lettre, publiée littéralement quelques lignes plus bas, elle se répand en éloges sur ces mêmes voisins (qui, entre temps, lui ont bel et bien rendu service), les meilleurs que l’on puisse espérer avoir.
Le portrait du père est, finalement, assez savoureux également, un imbécile qui ne devait la prospérité de son domaine qu’à son épouse. Une fois celle-ci décédée, il multiplie les bêtises et la famille se retrouve tellement ruinée qu’elle doit mettre son domaine en location pour vivre sur un train plus modeste.
Les femmes ont un rôle très particulier ici. Ce sont elles qui dirige réellement les affaires. Plusieurs dialogues du roman mettent en lumière les injustices sociales liées au sexe, les femmes étant considérées comme hors de leur place, trop inconstantes, trop faibles (les critiques habituelles pour justifier la domination masculine) alors qu’une lecture fine du roman montre que c’est par elles que tout arrive, que ce sont elles qui, en coulisses, manipulent les personnes pour que tout aille, finalement, pour le mieux. Tout en laissant à ce brave sir Walter l’impression que tout vient de lui, bien évidemment.
Il est possible d’affirmer donc que Persuasion est un livre militant. A travers le personnage de Mrs Smith, par exemple, Austen montre comment les femmes sont plus souvent en position difficile socialement parlant car dépendantes des affaires de leurs maris (qui sont souvent des gros lourdauds) et n’ayant pas l’autorisation de faire des affaires elles-mêmes. Ainsi, Mrs Smith, victime d’une injustice flagrante, doit passer par des hommes (Mr Elliot ou le capitaine Wentworth) pour espérer voir ses affaires aboutir.
Ainsi donc, au roman sentimental, Jane Austen associe une description doucement ironique de la noblesse de province et une réflexion bien plus critique sur la place injuste réservée aux femmes.