Claire est victime d'un accident de vélo causé par un motard. Gravement blessée, elle est transférée à l'hôpital. Cet événement va amener sa mère, Elivre, à un bilan sur sa vie, qui débouchera sur son émancipation d'un mari et d'une belle famille oppressants.
Pour mener son récit, Hélène Lenoir adopte le fameux "flux de conscience" auquel Virginia Woolf a donné ses lettres de noblesses. Un choix qui donne indéniablement à son style une singularité. Tout l'enjeu était, dès lors, de ne pas perdre le lecteur, car le propre de la pensée est de sauter du coq à l'âne fréquemment, de ne pas "finir ses phrases". Rester limpide, c'est ce que l'écrivaine britannique elle-même ne réussissait pas toujours, rendant parfois la lecture fastidieuse.
C'est aussi là que le bât blesse dans ce Pièce rapportée. Beaucoup de personnages apparaissent puis disparaissent dans les pensées d'Elvire, presque tous aussi difficiles à cerner les uns que les autres. Exemple, page 77, alors qu'Elvire évoque Nathalie, la rebelle de la famille :
"(...) parce que j'épousais son frère et, vu à quel point ils se haïssaient, j'étais systématiquement mises dans le même panier, sale bourgeoise, alors que moi jamais je ne l'ai... moi, elle... Si : chaque fois que Frédéric m'a fait payer ses rancœurs en m'engueulant à sa place, à l'enterrement de son père, la course au corbillard et le lendemain, le retour, ce que les filles pouvaient puis ce qu'elles ne devaient pas entendre, mais moi. (...) et quand j'ai su, sans que personne ne me l'ait jamais dit, c'étaient des rumeurs qui couraient entre Versailles et le boulevard d'Inkermann, entre deux messes, des réflexions, des sous-entendus à table, les repas de fête en famille, les week-ends aux Vallées où j'emmenais chaque fois les petites fleurir la tombe, Nathalie n'était jamais là et il n'était forcément question que d'elle, de sa vie...
Certains de ces éléments seront éclaircis par la suite, mais le lecteur doit s'accrocher.
Il y en a un qui est clair, c'est Frédéric, le mari. Et pour cause, il est taillé à la serpe : un bon vieux macho à l'ancienne, autoritaire, méprisant à l'égard de sa femme, violent dans ses propos. Page 115, pour raconter l'arrivée de Frédéric à l'hôtel où Elvire veille sur leur fille en convalescence :
Frédéric était arrivé à une heure du matin le vendredi soir, crevé bien sûr, affamé, contrarié non seulement de la trouver endormie devant la télévision mais de s'être fait prendre par un radar quatre-voies. Il redoutait un retrait de permis dans un département où il n'avait pas d'accointances pour utiliser ses habituels combines, espérant bien cependant qu'un tel ou un tel pourraient intervenir malgré la période de vacances (...), il les contacterait tous dès le lendemain, marchait de long en large dans la chambre qu'il trouvait moche, elle aurait pu, sachant qu'il venait, en demander une autre, plus grande avec une vraie salle de bains, une vraie baignoire, tu as bonne mine, les bains de soleil hein ?, et l'iode, le grand air, ça te profite, comme à Dinard, sauf que là-bas, tu m'attendais quand j'arrivais tard le vendredi soir, tu me guettais, tu sortais dès que tu voyais mes phares et tu courais m'ouvrir la portière, tu te rappelles ? mais tu n'as pas pensé que ce soir, alors qu'on ne s'est pas vus depuis presque quinze jours et qu'on ne peut pas dire que nos retrouvailles, la dernière fois, disons pour être bref que ça n'a pas été Dinard hein ?, alors j'espère que tu te sens un peu plus en forme parce que je n'ai pas les nerfs, moi, pour supporter d'être traité comme un chien dans un jeu de quilles, j'ai eu une semaine épouvantable et la route, je savais que c'était une journée orange mais je n'avais pas le choix, j'étais pressé, pressé de te voir, et si on me sucre mon permis maintenant, il n'y a pas d'autre eau que cette bouteille tiédasse ?, à quelle heure ferme le bar ?, appelle pour qu'ils en montent de la fraîche, on ne peut plus rien bouffer à cette heure-ci j'imagine. Que toi... oui, toi ! Montre-moi, montre-moi...
Faisons l'inventaire : chauffard, irritable (comme tous les chauffards), usant de passe-droits, égocentrique (et, comme tous les égocentriques, reprochant aux autres de l'être), exigeant que sa femme soit à sa disposition tant pour appeler la réception que pour le satisfaire sexuellement, buvant de l'eau en bouteille et prenant des bains - deux éléments qui ne choqueront toutefois que le lecteur ayant une conscience écologique aiguë. N'en jetez plus. Pas trop dur d'imaginer qu'Elvire ait envie de larguer les amarres, ce qui limite d'autant l'intérêt du geste.
Pour le reste, Claire a une sœur, Anne (celle qui ne voit rien venir ?), avec qui Elvire est en froid, et, du côté de son père, trois oncle et tantes : Violaine, une bourge mariée à un médecin, Marc, prêtre de son état, et Nathalie, qui s'est suicidée. Nous sommes dans une famille catho, donc les parents résident à Versailles. Tout ce beau monde, à part la défunte, méprise allègrement Elvire, la pièce rapportée. Amateurs de récits nuancés, s'abstenir.
Là-dessus, plane une figure mystérieuse et donc fascinante : Claus, un cousin éloigné d'Elvire. Ce Franco-allemand a couché avec à peu près tout le monde : Nathalie, Elvire, Anne. Claire n'attendait que cela, ayant eu confirmation... qu'il n'était pas son père. Une intrigue cousue de fils blancs.
Le récit ne laisse d'ailleurs pas sa part aux chiens question invraisemblances. Ainsi, Hélène ne peut plus communiquer avec son entourage parce qu'elle a oublié son chargeur. Comme s'il n'y avait d'autre solution que de demander à Frédéric d'aller le chercher et de le lui envoyer ! Et, page 76, lorsque une jeune femme à l'accueil se propose de lui prêter le sien (ben oui), elle répond : "Merci, mais figurez-vous que je n'ai même pas son numéro, c'est ça, tout est dans cette fichue boîte..." Je ne comprends pas : si c'est son téléphone qu'elle désigne par "fichue boîte", il suffit de le brancher sur secteur pour pouvoir l'ouvrir, non ? Et comme on ne peut décemment imaginer qu'elle ait omis d'enregistrer le numéro de son mari dans son téléphone, l'intrigue ne tient pas du tout.
Page 129, un improbable dialogue théâtral est inséré, nous dévoilant que Claire s'est remise du choc qu'elle a subi grâce à l'intervention magique d'une certaine Sybille, est devenue toute câline avec son père dans les bras duquel elle vient se lover en suçant quasiment son pouce. Résultat, voilà notre Elvire également ostracisée par sa fille. Rien ne permet de comprendre ce virage abrupt du récit.
La forme n'aide pas car cette langue hachée finit par épuiser. En voici un exemple significatif, alors qu'Elvire tente de contenir la convalescente Claire qui a viré à la nymphomanie. Page 94 :
C'était... et les gens tout autour, ce garçon, Frank... vingt-deux ans à peine, je lui avais parlé la veille pour qu'il comprenne que les obscénités qu'elle lui avait adressées à deux ou trois reprises... Est-ce qu'il n'y aurait pas un médicament qui puisse atténuer un peu ces excès-là ? Ou est-ce que vous voyez un moyen... je ne sais pas... il y a quelque chose de tellement violent en elle, comme une sauvagerie, et je ne sais pas, moi, j'essaie... c'est un domaine beaucoup trop... et si seulement je n'étais pas obligée d'assister à ça, dehors, c'est dehors que ça me mortifie le plus, quand elle s'exhibe et se... Elle vous l'a dit ? Elle vous en parlé ?... Elle qui était si... de ce côté-là, moi-même je me demandais si à vingt-deux, vingt-trois ans, avec tous les garçons qu'elle voyait et qui lui faisaient la cour, mais elle me disait... je ne sais évidemment pas, mais je pense que c'est vrai : elle disait qu'elle avait seulement besoin d'un chevalier servant pour la sortir dans Paris [pour "la sortir dans Paris" ? une jeune femme du XXIème siècle ?] le soir, restaurant, cinéma, théâtre... Ah oui, le théâtre.
On comprend qu'il y a à l’œuvre la volonté de créer un effet. On n'y adhère, ou pas...
Enfin, peu de pépites littéraires à saluer et même deux fausses notes à déplorer. Page 28, Hélène Lenoir cède à un tic de langage de l'époque, dans la bouche de Claire : "Tu n'as pas besoin de me demander, tu as la clé et tu sais bien qu'en vrai c'est chez toi, ici...". Nooon ! Pas le ridicule "en vrai" ! On peut être crédible sans recourir à ce type de vulgarité. Page 81, cette quasi-redite maladroite, "elle dort, elle va dormir encore pendant un jour ou deux pour se remettre de ses émotions et se reposer".
Résumons : le projet littéraire était estimable, la réalisation s'avère faible. Aux Editions de Minuit, il y a Vincent Almandros, Tanguy Viel, Eric Laurrent, Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint... mais aussi Hélène Lenoir, Sylvain Prudhomme, Yves Ravey et Julia Deck. Une maison inégale, du moins à mes yeux. Sans doute ne peut-on faire mouche à tous les coups.