Dans les temps troublés que nous vivons, le mot populisme est utilisé à toutes les sauces, souvent pour disqualifier l’adversaire plus que pour le comprendre, un peu comme le mot fascisme dans d’autres contextes. Marc Lazar propose ici un essai accessible, clair, qui permet de remettre un peu d’ordre dans cette notion devenue omniprésente, mais rarement définie avec précision.


L’intérêt du livre est d’abord de rappeler que le populisme n’est pas un phénomène nouveau. Il connaît aujourd’hui une forte expansion, il nourrit une abondante littérature universitaire et médiatique, mais il appartient à une histoire politique longue. Lazar retrace ainsi plusieurs formes de populisme en France, depuis le boulangisme jusqu’au poujadisme, en passant par les ligues, certains courants de gauche, les maoïstes ou encore des figures plus atypiques comme Bernard Tapie.


L’auteur montre également que le populisme n’est pas toujours un régime complet de pensée. Il peut être central, structurant, devenir la colonne vertébrale d’un mouvement politique. Mais il peut aussi fonctionner par intermittence, comme un registre mobilisé ponctuellement par des responsables politiques pour séduire un électorat, reprendre contact avec une colère populaire ou réactiver l’opposition entre le peuple et les élites. De Gaulle, Chirac ou Sarkozy peuvent ainsi, chacun à leur manière, emprunter certains accents populistes sans se réduire entièrement à cette catégorie.


La partie consacrée à la période contemporaine est sans doute la plus immédiatement éclairante. Lazar analyse les deux grands pôles populistes actuels en France, le Rassemblement national et La France insoumise, en montrant comment ils se construisent, se transforment et s’adaptent dans une logique de conquête du pouvoir. Chacun prétend parler au nom du peuple, mais chacun ne met pas le même contenu derrière ce mot. Le peuple peut être social, national, culturel, ouvert ou fermé, défini par l’appartenance, la souffrance, la dépossession ou l’opposition à une élite supposée illégitime.


L’approche des Gilets jaunes est également intéressante, car elle permet de penser un populisme sans leader, ou du moins sans incarnation unique. Un populisme qui semble surgir directement du peuple, avec ses colères, ses contradictions, son refus des médiations classiques, son rejet des institutions et son aspiration à une démocratie plus directe. Ce cas montre bien que le populisme ne se résume pas à une stratégie de parti : il peut aussi être une énergie politique diffuse, difficile à canaliser.


Le livre aide ainsi à mieux comprendre les ressorts communs du populisme : appel aux émotions, nostalgie d’un âge d’or, critique de la démocratie représentative, volonté de rendre la parole au peuple, opposition entre “nous” et “eux”, faibles contre forts, peuple contre élites, soupçon permanent envers les corps intermédiaires, tentation complotiste et volonté de transformer les institutions. Le populisme repose souvent sur une promesse simple : rendre au peuple ce qui lui aurait été confisqué.


Mais l’un des points les plus intéressants de l’essai est peut-être de montrer que le populisme ne surgit pas par hasard. Il n’est pas seulement une anomalie de la démocratie. Il apparaît souvent lorsque celle-ci faillit, lorsque la représentation se grippe, lorsque les inégalités deviennent trop visibles, lorsque la pression fiscale est ressentie comme injuste, lorsque les élites semblent ne plus entendre ceux qu’elles prétendent gouverner. Le populisme est donc moins la cause première du dysfonctionnement démocratique qu’un symptôme de ses failles.


Cette tension est au cœur même de la démocratie moderne. D’un côté, la démocratie libérale repose sur l’État de droit, les institutions, les contre-pouvoirs, les libertés fondamentales. De l’autre, elle affirme la souveraineté du peuple. Lorsque le peuple a le sentiment que sa souveraineté est devenue purement théorique, il n’est pas surprenant que surgissent des forces prétendant parler en son nom contre les institutions qui le représentent.


La conclusion du livre est donc importante. Les populistes seront-ils les fossoyeurs de la démocratie libérale et représentative au nom d’un peuple souverain qui pourrait se transformer en tyran ? Ou peuvent-ils devenir des tribuns, exerçant une fonction de rappel, une fonction tribunitienne, obligeant la démocratie à entendre ce qu’elle ne voulait plus entendre ? La question reste ouverte. Et c’est bien au peuple, au fond, de décider ce qu’il veut faire de sa propre souveraineté.


Un essai clair, utile, qui ne se contente pas de condamner le populisme mais cherche à en comprendre les logiques, les racines et les ambiguïtés. C’est sa principale force : rappeler que le populisme est à la fois une menace potentielle pour la démocratie et le signe que quelque chose, dans cette démocratie, ne fonctionne plus correctement.

Gilead
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le 28 mai 2026

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