Résumé


Un édito bancal de 150 pages qui s'appuie majoritairement sur des opinions pour formuler des analyses souvent très discutables.


Détails


Ce qu'il y a de très regrettable avec cet ouvrage, c'est qu'il est effectivement urgent de s'intéresser aux écueils à une écologie réellement populaire, et de décortiquer les mécanismes qui en entravent le bon déroulé. Et en tant que femme racisée, issue d'un quartier populaire, militante antiraciste et écologiste - notamment - Fatima Ouassak avait de quoi dresser un constat pertinent et suggérer des pistes de réflexions intéressantes.


Et bien qu'elle soit capable d'évoquer des sujets d'importance comme les erreurs commises par les mouvements politiques au moment de faire un projet politique avec les classes populaires, ou encore de montrer les liens entre l'oppression coloniale-capitaliste et la destruction du vivant, elle se perd totalement en livrant un écrit qui se résumé bien trop souvent à des opinions, à des bribes de faits non sourcés et à un manque de rigueur effarant. Je veux bien être un peu souple car le livre est un essai et pas un article universitaire, mais on ne peut pas traiter des sujets aussi sérieux avec un argumentaire qui sera rejeter par n'importe quel journal sérieux et qui ferait faire des AVC à n'importe quel·le prof de sociologie. Surtout pour un bouquin à 17euros publié chez un éditeur comme La Découverte.


Les exemples problématiques sont nombreux mais citons en quelques uns.


Tout d'abord, l'autrice cite à plusieurs reprises "les descendants de l'immigration africaine" ou bien plus largement les habitant·e·s des quartiers populaires. Et très souvent, l'essentialisation est de mise. Comme si ces groupes sociaux plus ou moins improvisés avait une seule et même volonté, une seule et même conscience politique. C'est le cas en pages 12-13 par exemple.


À l'opposé, les adversaires de l'écologie dite pirate sont elleux aussi renvoyés à des groupes relativement homogènes, et elle parlera d'un "projet écologique" (p.25) qui sort d'un chapeau magique ou alors elle affirmera que "tout est mis en œuvre" pour entraver l'organisation politique des quartiers populaires. Le tout sans aller plus loin pour détailler ce qu'elle entend par là. Ces hypothèses ne sont pas inintéressantes mais elles méritent un véritable travail scientifique et pas ce genre de formulation d'éditocrates.


On pourra toutefois apprécier quelques paragraphes, dont ceux consacrés à la critique d'une immigration perçue sous l'angle de l'utilité, faisant dire aux partis de centre gauche qu'il est acceptable de régulariser quelques sans papiers à condition que des secteurs soient en pénurie de main d'œuvre. Propos d'autant plus utile que la critique faite est assez peu audible dans le débat public. D'autres éléments intéressants sont pointés, notamment liés au racisme et au classisme subis par les plus dominé·e·s, mais le manque de sources relèguent souvent ces éléments intéressants à des opinions plus qu'à des faits. Alors qu'un peu de travail aurait facilement permis de passer de l'un à l'autre.


Pire, certains passages affirment des choses plus que discutables avec aplomb et sans aucun élément factuel. Comme lorsque Fatima Ouassak affirme qu'au moment de la crise Covid "personne n'évoquait le sort des populations quartiers populaires" et leur enfermement (p.52). Quiconque a passé un peu de temps sur des médias qui ne soient pas de droite radicale a forcément vu passer des articles faisant état des dégâts du confinement pour les plus pauvres.


Quelques exemples :


https://www.mediapart.fr/journal/france/300320/dans-les-quartiers-nord-de-marseille-le-confinement-est-une-gageure

https://metropolitiques.eu/Le-Covid-19-la-guerre-et-les-quartiers-populaires.html

Et quand l'autrice trouve enfin un peu de matière pour solidifier son argumentaire, il s'agit d'une anecdote d'un prof de fac raciste... (p.63). Symptomatique sans doute mais encore une fois on n'est dans le débat de - mauvais - plateau télé et pas dans une analyse sociologique rigoureuse.


Par ailleurs, les pages 65 et 66, évoquent un lien entre pratique spirituelle, notamment l'islam, et pratique écologique dont le caractère fumeux est assez déconcertant. Sans caricaturer, on affirme ici que laisser les gens prier ce serait une manière de les rendre plus écolos. Fatima Ouassak est-elle au courant que les théocraties ne sont pas vraiment des modèles de système respectueux du vivant ?


Bref, la liste est longue et les pages du livre accumule les affirmations non sourcées, les jugements moraux infondées et les suggestions foireuses (pp 69, 70, 75, 76, 80, 88, 90, 91 93-96, 103, 120, 126, 135, 144) . Pire, Fatima Ouassak semble être une sorte de François Ruffin inversée dans la mesure où elle limite bien souvent sa vision des classes populaires aux quartiers populaires des métropoles. C'est à se demander si elle a déjà discuté avec des classes populaires rurales tant ces affirmations sur les pratiques politiques des plus précaires ne semblent pas vraiment adaptées à tous les contextes (pp.70-71, 79).


De plus, et malgré le conte final qui peut s'avérer utile pour un public jeune, le livre se conclut par des propositions politiques assez floues et qui renvoient une fois encore à une représentation des classes populaires essentialisante. En témoigne cette manière de valoriser le lien entre l'Afrique et les quartiers populaires, qui, sans être inintéressante, démontre tout le mépris pour les populations précaires non africaines.


Ainsi, ce livre s'avère une immense déception tant les sujets évoqués sont traités avec un simplisme dangereux et une approche anti scientifique, que ce soit dans la promotion du religieux et surtout dans l'absence de rigueur et de travail pour sourcer les affirmations. C'est d'autant plus agaçant qu'il y a bien des choses à reprocher aux mouvements politiques de gauche ou écolos, et qu'il est évident que le classisme et le racisme forgent cette marginalisation des classes populaires d'un projet politique radicalement écologique.


4.5/10



[Version lue : publié le 9 février 2023 aux éditions La Découverte (broché) ; EAN : 9782348075445]



Evan-Risch
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le 17 févr. 2025

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