Incontournable Album Janvier 2026
Ce livre à la fois album et bande dessinée s'intéresse à une question universelle: Et si je pouvais changer un trait physique? Notre petite héroïne, Théa, veut des yeux bleus. Bleu piscine. Bleu ciel. Bleu, quoi! Avec humour et espièglerie, l'album fait naviguer Théa d'une solution à une autre, sans bien sur qu'aucunes ne soient porteuse. Théa consulte divers professionnels, du vendeur de lunettes à la tatoueuse, avide de trouver une façon de troquer ses yeux marrons pour des yeux bleus, comme ceux de son amie Francine. Parce que "bleu, c'est comme regarder une bille, c'est transparent".
Au passage, on va en apprendre sur les yeux, sur les diverses couleurs et un peu sur les noms, comme l'iris, soit la partie coloré de l’œil. On joue aussi un peu sur les idées saugrenues, comme de boire de la slush bleue pour colorer les yeux, qui risque surtout de faire bleuir la peau de froid!
C'est finalement la scène où Francine accepte de donner ses yeux bleus contre les cheveux frisottés de Théa et pouf! Les voilà affublées de ces attributs! Toutefois, Théa ayant aussi échangé ses cheveux se retrouvent donc avec des cheveux raides et blonds en plus de ses yeux bleus, ce qui la rend inconfortable: Elle ne se ressemble vraiment plus! On dirait que ces attributs ne vont pas avec le reste de son corps, selon elle. C'est donc là que la jeune fille fait une prise de conscience face à l'absurdité de vouloir ce que Francine a, surtout que si on prend le point de vue de Francine, c'est Théa la chanceuse.
Tout n'est donc qu'une question de perceptive, qui est fortement influencée par le marketing et l'exposition à des canons esthétiques récurrents. On peut donner comme exemple la fréquence largement atypique des yeux bleus au cinéma, alors que les yeux bleus sont largement minoritaires sur la population mondiale, en bon gêne récessif. Cette glorification de l'iris bleu au détriment des iris foncés comme le noir ou le marron n'est qu'un facteur, on peut penser au fait que moult axes racistes ont aussi participer à cette glorification, basé sur les prétendues "races" humaines". Enfin, le bleu est elle-même une couleur valorisée, souvent mise en comparaison d'éléments agréables à l’œil comme le ciel, l'eau ou même les pierres précieuses. Mais qu'en est-il du marron? Du noir? Quand entend-on parler des avantages des yeux foncés, de leurs comparaisons? Francine a d'ailleurs élaboré elle aussi une liste de comparaisons, comme Théa en a fait une pour les éléments bleus.
Au final, pourquoi envier les attributs des autres? Par réel soucis d'être bien dans sa peau ou par besoin de conformité? Ou par effet de mode? Ou résultant de la constructions d'idéaux physiques? Ou par goût? Surtout, est-ce que sont des attributs que l'on peut changer? Certes, on peut porter des lentilles bleues, on peut même remodeler le corps avec la chirurgie esthétique ou se lancer dans des régimes particuliers. Les façons de modifier notre physique sont plus que jamais possibles, mais est-ce que cela favorise la construction de l'estime de soi ou au contraire, est-ce dans le but de gagner la validation à travers le regard des autres? Tant de questions qu'on peut traiter auprès de nos jeunes, garçons et filles, enfants et préados. À l'ère des philtres, des canons esthétiques irréalistes et des influenceurs-vendeurs, ces questions sont devenues incontournables.
L'album met l'accent à la fin sur un élément important: Apprendre à s'aimer physiquement. Il y a même une liste dédiée à cette déclaration d'affection pour son corps. Personne n'est parfait, mais malheureusement, on a monétiser cette idéalisation d'une certaine perfection. Les enfants sont aussi concernés que les ados et les adultes, puisqu'ils sont aussi exposés à des représentations irréalistes et souvent homogénéisantes. On n'a qu'a penser à l'écrasante majorité des personnages blonds aux yeux bleus caucasiens en littérature jeunesse, très minces de silhouette et sans la moindre imperfection ou fantaisie corporelle. On a qu'à penser au fait que quand on parle des personnages secondaires "moches", là tout d'un coup, les diversités explosent: taille forte, taches de rousseurs, handicap, couleur de peau autre que blanche, lunettes ( surtout pour les personnages étiquetés "intellectuels", c'est infernal comme c'est systématique), etc. Je réitère que ces représentations, pour ne pas dire, ces stéréotypes dépassés, font du mal à nos jeunes, internalisent que certains traits sur lesquels ils n'ont aucun contrôle sont "désirables", alors que d'autres, très nombreux, ne le sont pas. Et quand la romance s'ajoute dans les thèmes, c'est encore pire ( avez-vous idée du nombre de bad boys sexy qui ont des cheveux noirs avec des yeux bleus? J'ai cessé de compter...). Donc, apprendre à s'aimer, c'est aussi s'affranchir doucement des modèles reçus, de les questionner et de les déconstruire. J'ajoute que les goûts de tout un chacun étant différents, il y a donc des aspects physiques qui plairont à certains pour déplaire à d'autre et c'est normal. Francine adore les cheveux de Théa, alors que Théa adore les yeux bleus. Rien ne les empêche de continuer d'aimer ces attributs...mais pas forcément de les vouloir sur elles.
C'est le genre d'album où j'adorerais entendre les jeunes lecteurs sur ce qu'ils en ont tiré, sur ce qui nourrit leur questionnement face aux enjeux de perception corporels. Avis aux profs!
Comme l'album-BD est plutôt long, je le suggérerais aux 6-7 ans en lecture accompagnée, et aux 8-9 ans en lecture solo.
Pour un lectorat débutant à partir du 1er cycle primaire, 6-7 ans+