"Tu connais ton père", ne cesse de répéter sa mère au jeune Emile qui cherche à percer à jour ce mystérieux personnage. Eh bien non, justement. Il faut dire que celui-ci est insaisissable, à tel point que le narrateur ignore sa profession. André traîne en pyjama toute la journée, mais il affirme avoir été, par le passé, tour à tour chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste et espion. N'en jetez plus. Il a même conseillé le général De Gaulle en personne. Le 23 avril 1961, il voue à ce dernier une haine mortelle puisque l'indépendance est enfin donnée à l'Algérie. Le voilà engagé à l'OAS, créé par un "quarteron de généraux". Du moins est-ce ce qu'il affirme à son fils, à qui il va enjoindre de collaborer aux actions secrètes du groupuscule.

Un grand naïf

Jouer aux espions quant on a 12-13 ans c'est excitant, surtout en lien avec la CIA, incarnée par l'oncle Ted. Le jeune Emile marche à fond. De quoi supporter les coups et les brimades de son paternel. Le lecteur n'en revient pas que le garçon puisse avaler des histoires aussi énormes, mais le lecteur n'a pas 12-13 ans, lui, et il n'est pas immergé au sein de ce foyer toxique. Emile Choulans va inconsciemment reporter la manipulation dont il est l'objet sur un camarade de classe : un immigré italien, costaud mais isolé dans la classe. Il prend rapidement l'ascendant sur ce nouveau camarade, allant jusqu'à lui assigner tout un plan qui inclut pneus crevés, fugue et argent volé, afin de tuer de Gaulle. Notre jeune héros constate, incrédule, qu'il a été obéi au doigt à l’œil, sans que cela provoque un déclic sur son propre cas. Il faudra de longues années et un éloignement du foyer pour que le doute s'installe dans sa tête.

Un éloignement forcé, son père l'ayant rien moins que mis au dehors, suite au déménagement du couple. De la maltraitance de haut niveau, décidément. Pourtant, nulle haine envers son tortionnaire de la part d'Emile. Peut-être parce qu'il a pris conscience du fait qu'il était malade psychiquement ?

Aucun soutien à attendre de sa mère, une figure entièrement soumise comme savait en produire l'époque. Toujours du côté de ce mari qui, pourtant, n'avait pas la main légère. Tout cela brosse le tableau d'une enfance assez terrible : celle de Sorj Chalandon puisque celui-ci a confirmé le caractère fortement autobiographique de son roman. Pourquoi ne pas en avoir fait un récit dans ce cas ?... La question se pose. Le roman permet, certes, une distance par rapport au narrateur. Il offre aussi la liberté de pimenter le récit de quelques événements fictifs. Ainsi en est-il, peut-être, de la découverte de Ted, le héros de son enfance demeuré invisible - et pour cause. Dans une chambre d’hôtel, Émile tombe en pleine nuit sur un vieux film français. Un certain Ted y apparaît, identique au récit de son père, c'est-à-dire américain, "immense", roux, un bras en moins. Un authentique twist de thriller, possiblement inventé, tant la coïncidence paraît grosse.

Pépites stylistiques

Le style est assez dépouillé, fait de phrases courtes parsemées régulièrement de formules qui font mouche. Un bon exemple est donné page 143 de l'édition de Poche.

Le jeune Emile est doué pour le dessin. Il s'entraîne au musée, notamment devant le François d'Assise de Zurbaràn, tableau marquant, en effet, du palais Saint-Pierre de Lyon :

Dans ce tableau, aucune autre couleur que le brun. Un camaïeu de sable et de pauvre. Un froc, d'ombres et de lumière, qui recouvre ses pieds et dissimule ses mains. Une capuche couvre sa tête. Son visage apparaît dans la lumière dorée. Sa peau est de même tristesse que la bure, que le mur, que le sol, entre ocre jaune et terre de Sienne. Il a les yeux levés, les lèvres ouvertes. Il voit ce que personne n'a jamais vu. Il prie.

Notons quelques subtiles allitérations (bure/mur, levés/lèvres). Des années plus tard, Emile deviendra restaurateur de tableaux, ce qui ne lui vaudra de la part de son père que mépris puisqu'il n'est pas à l'origine des œuvres. La seule fois où, enfant, il avait gagné un prix, son père lui avait fait croire que c'était parce qu'il avait soufflé son nom au directeur du cinéma qui organisait le concours - directeur qu'André avait, assure-t-il, sauvé pendant la guerre. Cruel.

D'autres exemples de belles trouvailles. Page 9, aux funérailles, "J'ai chassé un sourire" puis "Tout empestait le souvenir."

Page 14, apprenant le putsch des généraux séditieux :

Il l'a regardée [sa femme], sourcils froncés. Ma mère et ses légumes. Il était mécontent. Il annonçait la guerre, et nous n'avions qu'une pauvre soupe à dire.

Page 71, de nouveau autour des légumes :

Seule maman était là, dans sa cuisine, à éplucher des choses pour demain. Elle accueillait son fils essoufflé, tout tremblant de nuit.

Page 165, après l'une de ces bêtises dont Emile a le secret, sa mère est accablée. "Je me suis enfui vers la chambre, sa détresse plantée dans mon dos." Page 167, devant un poulet, l'égoïsme du père se résume en six mots : "Il a pris les deux cuisses."

Page 226, alors qu'Emile, à présent adulte et même père d'un garçon, a rendu visite à ses parents :

La lumière restait à la porte, épuisée par les volets clos. Ils avaient allumé un lampadaire ocre sale. Nous étions en novembre, juste avant la mort du jour.

Un choix de mots qui exprime très bien le caractère accablant de la situation. Tous deux ont changé : "Elle s'était endurcie. Et il avait vieilli. Elle ne prenait pas sa revanche, mais un peu de sa place." Souvent, sur le tard, les tortionnaires, amoindris par les années, se radoucissent.

* * *

Avec Profession du père, Sorj Chalandon, que je découvre, livre donc un récit touchant, dans une langue de qualité. Convaincant.

7,5

Jduvi
7
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Créée

le 9 avr. 2026

Critique lue 4 fois

Jduvi

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