Trabucco Zerán,
Dans Limpia, la narratrice et protagoniste est Estela, une domestique employée par une riche famille de Santiago du Chili. Enfermée dans une pièce qui se révèle rapidement être une salle d'interrogatoire de police, Estela raconte à un auditoire invisible, dissimulé derrière une vitre réfléchissante, les circonstances de la mort de la petite fille dont elle s'était occupée depuis sa naissance, sept ans auparavant. Il ne s'agit pas d'un spoiler ; la narratrice elle-même le dévoile dès la deuxième page du roman, car, comme dans les tragédies (ou comme dans Chronique d'une mort annoncée ), ce qui importe n'est pas la fin, mais la compréhension de son déroulement. De fait, la manière dont l'auteure maintient la tension et crée le suspense, même si nous connaissons le dénouement, est remarquable. Elle utilise des présages, des indices et des pressentiments qui, dès le début, semblent annoncer une catastrophe imminente (bien que celle-ci ne survienne que deux cents pages plus loin).
Ce long et sinueux chemin vers le dénouement dresse le portrait des différences de classe entre une femme du Sud, fille d'une mère célibataire sans ressources, contrainte de travailler pour subvenir aux besoins de sa mère après une chute. Le récit, qui prend des allures de roman policier, s'en trouve néanmoins amplifié, comme si la narratrice jouait avec la patience de ses auditeurs, en multipliant les détails de son quotidien chez ses « maîtres », en évoquant les souvenirs d'une enfance misérable auprès de sa mère, ou encore en se livrant à d'autres réflexions sur le monde, sur l'être humain, sur la réalité ou sur le langage. (De fait, la narratrice provoque parfois ses auditeurs en employant un vocabulaire recherché et en leur demandant s'ils trouvent étrange qu'une servante s'exprime avec aisance ; on apprendra plus tard que sa mère lui rapportait des livres de chez ses maîtres.)
J'ai mentionné plus tôt qu'il s'agit d'un roman politique, et il l'est à deux égards tout aussi évidents (peut-être même trop évidents pour certains lecteurs). Le premier, de toute évidence, est que ce roman met en lumière les scandaleuses inégalités de classes dans un pays où les inégalités sociales sont particulièrement marquées : la famille aisée (lui, médecin ; elle, juriste), dans sa luxueuse demeure avec chambre de bonne, piano pour l'enfant et piscine ; et elle, la discrète et propre (comme le suggère le titre) domestique, envers laquelle les propriétaires peuvent se permettre d'être généreux ou cruels (bien que la narratrice précise à plusieurs reprises que « les propriétaires ont toujours été bons » avec elle), toujours depuis une position de supériorité de classe marquée.
Le second aspect politique de ce roman réside dans la manière dont l'histoire, notamment dans son dernier tiers, s'entremêle avec le contexte du soulèvement social chilien de 2019-2020. Ce soulèvement, déclenché par une hausse des tarifs des transports en commun dans la capitale, découlait naturellement d'un mécontentement et d'une indignation sociopolitiques plus profonds. Ainsi, la colère et la conscience de classe d'Estela transparaissent dans ses paroles et ses actes, dans sa façon de s'adresser (ou de ne pas s'adresser) à ses employeurs, ou encore dans le fait qu'elle ne tisse de liens affectifs qu'avec un chien errant ou le pompiste.
Limpia est donc un excellent roman à deux égards : sur le plan littéraire, il est très bien écrit (même si on pourrait lui reprocher un rythme parfois un peu lent et quelques répétitions) ; sur le plan politique, c’est un instrument d’intervention puissant et direct, sans grande subtilité mais efficace.
À lire absolument.