Quand le monde dort est un essai de la juriste et rapporteuse spéciale de l'ONU sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés Francesca Albanese. Toutefois, il ne s'agit ni d'un état des lieux sur la Palestine, ni d'une introduction pour le grand public aux droits humains appliqués au cas palestinien. En fait, contrairement à ce que son sous-titre pourrait laisser entendre (Récits, voix et blessures de la Palestine), il ne s'agit pas non plus de relater l'histoire ou la culture de ce peuple et de son territoire, ni de lui donner la parole à travers des récits de type "tranche de vie". À vrai dire, Quand le monde dort consiste plutôt en un simple témoignage de l'autrice sur son vécu personnel.
De fait, le texte est structuré autour de dix personnes d'importance (une par chapitre), lesquelles esquissent davantage un prétexte que le véritable objet du propos de l'essayiste. Mis à part la tristement célèbre Hind qui inaugure le livre, les figures choisies virent rapidement à l'affichage des liens que l'autrice entretient avec un certain milieu intellectuel. Ce choix se parachève par un dernier chapitre consacré à son époux, qu'il est difficile de ne pas interpréter comme un ultime geste d'entre-soi. Dès lors, même si le livre comprend bien quelques chiffres, rappels de textes de lois fondamentaux, ou encore quelques récits plus ou moins difficiles, l'ensemble se trouve progressivement noyé par une narration qui, au fil des chapitres, s'attarde de plus en plus sur les voyages de l'autrice, ses visites touristiques, et ses conversations privées apparemment toujours de très grande qualité, d'après elle.
Ainsi le ton, d'abord ancré dans les droits humains, se fait graduellement moralisateur, expliquant qu'il faut être ouvert d'esprit, empli de compassion, et vivre en pleine conscience, dans un discours mêlant appropriation culturelle d'un moine bouddhiste vietnamien, copié-collé de la pensée de différents courants nord-américains (dans un contexte qui n'a évidemment rien à voir), et une crédulité ahurissante - notamment par rapport au supposé poème en "dialecte unami méridional" du lenape qui ressemble à s'y méprendre à un bon vieux Notre Père...
De manière générale, Francesca Albanese semble concevoir les occidentaux comme des calques d'elle-même, ce qui induit un fort décalage entre le "nous" qu'elle cherche à moraliser et sa personne, brisant par conséquent l'identification du lecteur. En effet, si la situation des Palestiniens est très différente de son monde, le monde de l'autrice - fonctionnaire de l'ONU reconvertie un temps comme prof de yoga à New York, avec son époux à la Banque mondiale, et ses maisons un peu partout sur le globe - est également très éloigné de celui de son lectorat, et il est absurde de comparer un des peuples les plus pauvres et enclavé de la Terre au mode de vie de la haute bourgeoisie internationale. Ce manque de lucidité de l'essayiste quant à sa propre place dans la société prive sa pensée d'une vision plus globale de la politique internationale - en démontre sa sidération appuyée face à la présence de forces de l'ordre lors de sa conférence à Berlin, alors même qu'il s'agit de la nouvelle normalité vécue par les populations d'une Europe de plus en plus policière.
Pour finir, je trouve extrêmement préoccupant de n'avoir trouvé qu'aussi peu de matière dans l'ouvrage d'une rapporteuse spéciale de l'ONU, acclamée par le milieu universitaire et multi-primée pour son engagement à un point tel qu'elle aurait été "pressentie pour le Prix Nobel de la paix". Ce livre prouve qu'être un intellectuel aujourd'hui est cognitivement très abordable, et que nos élites, même les mieux intentionnées, ne sont pas à la hauteur des enjeux de notre monde. Pauvre Palestine...