Rage est un livre étrange, dérangeant, et surtout fascinant par ce qu’il annonce plus que par ce qu’il raconte. Difficile de ne pas y voir une forme de clairvoyance glaçante : bien avant Columbine et la sinistre litanie des fusillades scolaires, King mettait déjà en scène ce qui allait devenir un traumatisme collectif.
Mais là où le roman se distingue, c’est dans son angle d’attaque. Pas de suspense classique ni de morale rassurante : Rage explore le syndrome de Stockholm, l’attachement progressif des victimes à leur bourreau, cette bascule malsaine où le “monstre” devient presque fréquentable. Le protagoniste est un tueur, oui, mais King nous force à rester avec lui, à l’écouter, à comprendre comment il capte, séduit, hypnotise. Et c’est précisément ça qui met mal à l’aise.
On comprend sans peine pourquoi King a fini par interdire la réédition du livre, ni pourquoi les rares exemplaires circulent aujourd’hui à des prix délirants. Rage n’est pas dangereux parce qu’il incite, mais parce qu’il regarde droit dans les yeux un phénomène qu’on préfèrerait croire incompréhensible.
Ce n’est pas son meilleur roman, ni le plus abouti sur le plan littéraire. Mais comme objet culturel, comme trace d’une époque et comme avertissement involontaire, il est redoutablement pertinent. Un livre à lire moins pour le plaisir que pour ce qu’il révèle — et ce qu’il dérange encore, des décennies plus tard.