L'idée du livre, c'est d'alterner des comptes-rendus de procès avec des souvenirs de l'écrivaine. Côté procès, on est souvent sur des affaires criminelles, donc aux assises, parfois en correctionnelle. Côté moments de vie, on est pas mal à Venise, où Yasmina Reza a ses quartiers. Les chapitres sont courts : deux à trois pages pour les instantanés personnels de l'autrice, davantage lorsqu'il s'agit d'évoquer les différentes audiences qu'elle à choisi de relater.

Chaque affaire se conclut par la date et le lieu de l'audience. Si deux grands journalistes chroniqueurs judiciaires sont cités en exergue de l'ouvrage, Yasmina Reza ne se soucie pas de déontologie comme ces modèles : elle agit avec la licence que confère le statut d'artiste, citant les noms et portant un jugement sur le jugement, geste qui suscita l'ire de la majorité des critiques du Masque et la Plume. Circonstance aggravante, ils y ont décelé un mépris de classe qui ne m'a pas paru patent. Mauvais procès.

Beaucoup d'affaires de meurtres, passionnels ou crapuleux. Trois infanticides, dont deux à Saint Omer : celui qui inspira à Alice Diop un très beau film et celui d'une certaine Corinne M., confrontée à une situation si terrible que tout le tribunal semble éprouver de la compassion pour celle qu'il est censé juger. Le troisième cas, celui de Sylvie W., est à peine plus enviable.

Des affaires d'abus de faiblesse, comme celle qui concerna la résistante Madeleine Riffaud, pour montrer que même les héros peuvent finir leur vie dans le sordide. Des scènes de violence ordinaire dans la vie d'un couple côtoient les procès médiatiques, comme celui de l'assassinat d'Alexia Fouillot par son mari, Jonathann Daval, être si effacé qu'il ne donne aucune prise à la fureur de sa famille et de la société en général.

Lorsqu'elle évoque des affaires du quotidien d'un tribunal, ce peut être pour faire émerger la misère ordinaire. Ainsi de ce Jack Sion qui se faisait passer pour Anthony Laroche sur des sites de rencontres en dissimulant son identité. Le vieux rusé réussit à coucher avec de nombreuses femmes en exigeant qu'elles mettent un masque. Quelques-unes découvrirent la supercherie et portèrent plainte. Leur souffrance ce fut surtout, d'après Reza, non pas "la souillure, l'humiliation", mais "l'absence de miracle."

Face à tous ces drames, Yasmina Reza laisse parler sa sensibilité : bien souvent, elle prend la défense du prévenu, en fustigeant le camp du bien qui ne voit pas plus loin que le bout de sa morale. Quelques vedettes sont épinglées, avec plus ou moins de bienveillance : si la défense d'un Jean-Marc Morandini ne passe pas, dans le cas du procès Bismuth elle juge qu'il n'y a pas vraiment d'affaire Sarkozy.

Dans ses vignettes intimes, Reza nous parle autant de célébrités croisées à Venise que des missions de grand-mère vis-à-vis de la petite Doria, d'une conversation avec un libraire ou d'un clochard qu'elle a remarqué. L'avantage avec "certains faits", c'est que c'est une notion très inclusive. D'où une sensation de fourre-tout sans cohérence. Peut-être existe-t-elle et ne l'ai-je pas perçue ? C'est possible. J'ai peiné à faire le lien entre les deux types de récits. Les audiences m'ont souvent plus captivé que les souvenirs personnels.

D'un point de vue stylistique, on ne tient pas là un sommet de l'écrivaine. La prose est souvent banale, voire faible, par exemple page 84 avec "Je descends chercher un café à la cafétéria" ou, page 196, ce cliché contemporain : "un frère avec qui les rapports sont compliqués" (compliqué à la place de difficile, on en boit jusqu'à la lie tous les jours).

Mais aussi des tournures singulières, où je retrouve la romancière que j'apprécie . Bien aimé, quelques lignes plus loin, "La vie marrante passe au loin", qui sonne original, ou, page 185, la simple utilisation de "gros" comme épithète plutôt que comme attribut : "un garçon gros à la peau très blanche est assis au bord de l'eau."

L'étiage moyen est un peu en deçà de celui de ses romans passés, Hommes qui ne savent pas être aimés ou Babylone. Serge était un bon crû, mais je déplorais déjà que le style manquait de singularité. Le présent opus confirme cette fâcheuse évolution.

6,5

Jduvi
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le 3 juil. 2025

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