Repêché
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Repêché

livre de Sophie Dora Swan (2026)

Incontournable Poésie Avril 2026



La poésie québécoise chausse des patins cette fois.



Être "repêché", c’est être sélectionné dans le jardon du hockey. C'est ce qu'apprend notre narrateur un beau matin. La perceptive d'être dans une équipe "de grands", de hausser le niveau et d'affronter de nouveaux défis le rende fébrile. Il va toutefois se confronter au fait d'être soudainement "le P'tit" du groupe, qui doit jongler avec de nouvelles sources de frustrations, de naviguer avec des compagnons ados plus grands et plus expérimentés, mais surtout, de gérer sa perte de repères. Le changement n'est pas confortable et notre narrateur a bien envie de tout laisser tomber. L'âme en berne, il enchaine les entrainements et peu à peu, trouve de nouveaux repères: Le gardien sympathique, le coach qui l'encourage et normalise son anxiété et le fait qu'il continue de faire des efforts pour s'améliorer.



Comme le dit si bien la 4e de couverture: "..un jeune garçob découvre que chaque transition amène son lot de bouleversements desquels ont ressort inévitablement grandit". La confiance qui vacille, les comparaisons qui entraine parfois un sentiment d'infériorité, le stress d'être le plus jeune et le moins habile alors qu'on est habitué d'être le plus à l'aise et le plus vieux, tout cela peut en effet être confrontant. Notre narrateur tient bon, mais ce que j'aime de ce petit livre, c'est l'incursion dans ses émotions et ses préoccupations. Certaines d'entre elles sont même inédites, alors c'est un défi supplémentaire pour lui.


Néanmoins, ce qui se dégage de ce petit récit en vers livres, c'est la présence des personnages alliés. L'entraineur le premier. En tant que figure d'autorité et chef d'équipe, ses comportements ont beaucoup d'importance. Alors quand il relate le fait que petit, ça L,avait impressionné d'être entouré de grands ados, que le stress est normal au début, de lui dire de ne pas lâcher car il croit en son potentiel et enfin, de venir le voir si "il se fait niaisé", j'ai trouvé ça vraiment inspirant. Ça c'est un vrai coach. Un bon meneur.



Ça peut semblé hyperbolique de ma part, mais il faut comprendre que le monde du hockey est un univers traditionnellement très macho. Donc, dans ce monde, il n'est pas rare de voir une certaine forme de toxicité relationnelle, avec des initiations humiliantes, des entraineurs intimidateurs, des gars qui se hiérarchisent selon des critères virilistes à la con et cette idée malsaine selon laquelle un gars, "ça doit être tought!". La réalité, c'est que les meilleurs joueurs de la ligue nationale étaient des meneurs positifs, que la cohésion d'équipe vaut mieux que la hiérarchie viriliste, qu'en tant que sport d'équipe, il faut savoir être solidaires et complémentaires. Le sport n'a pas besoin d'être un terreau fertile au dénigrement et au machisme, et c'est bien d'avoir un récit pour en donner une image positive. Les garçons et les filles qui travaillent dur pour devenir des joueurs exceptionnels méritent d'être soutenus et d'être validés. Ça n'a rien d'une faiblesse.



La persévérance est bien sur un thème phare. Notre narrateur a beaucoup à gérer et ça peut sembler intimidant. Ce qu'on voit se mettre en place dans le poème, c'est comment il va apprivoiser ce nouvel aquarium dans lequel il nage. Et comme il va le comprendre, tous les joueurs passent par là. On commence tous petits et malhabiles, on est impressionnés par les plus vieux, dont parfois une seule année semble parfois en valoir dix, mais ce qui va distinguer le talent brut du potentiel réel, c'est la persévérance. On en a besoin pour pousser le talent. "...personne ne m'avait dit que même les dragons et les géants ont un jour été des enfants". ( P.56).



Et les émotions désagréables sont aussi normales. Désagréables, certes, mais pas dangereuses quand elles ne se cristallisent pas dans le temps. J'aurai tendance à dire qu'un enfant qui apprend à connaitre et reconnaitre ses émotions va avoir un meilleur contrôle sur elles et donc, être plus solide psychologiquement. Et comme le sport demande un niveau de gestion de soi élevé, il me semble que c'est donc ça qu'on devrait leur apprendre: nommer, reconnaitre et gérer ses émotions. Plutôt que les sublimer ou les refouler bien profondément, histoire qu'elles explosent un beau jour n'importe comment. Le papa de notre narrateur a raison quand il dit que le hockey "C'est 90% dans la tête que ça se joue": C'est tout un travail introspectif qui se joue. Gérer son anxiété, s'encourager, reconnaitre ses limites, affronter des défis, apprendre à travailler en équipe, canaliser efficacement ses émotions. Pour paraphraser Bob dans les boys: "Sont gros, sont forts..mais nous autres, on a le mental".



Enfin, j'aime bien voir la poésie se servir dans le quotidien des jeunes, dans des thèmes accessibles et communs. La poésie n'est plus cet art qui semblait toujours ressasser le passé, s'émouvoir de la misère et faire flâner les âmes tourmentés éternellement écorchées. La poésie me semble beaucoup plus accessible maintenant, parlant de tout, des choses ordinaires et simples, des sports, des petits tracas d'enfants, des transitions difficiles ou de la beauté de la nature.


Ce petit livre a beau traiter du hockey, il traite surtout du défi face au changement et au vertige émotif qui vient avec, donc de résilience. C'est déstabilisant, mais quand on retrouve ses aises et qu'on se donne les bons outils pour surmonter ce passage sinueux, après, c'est le sentiment d'accomplissement qui émerge et la pétillante euphorie, quand on constate qu'on a bel et bien mûri.



Pour un lectorat intermédiaire à partir du 2e cycle primaire, 8-9 ans+

Shaynning

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