On croit ouvrir un roman, on tombe sur une expérience de physique. Ici la cause et l'effet circulent dans les deux sens, et l'ordre des événements ressemble plus à une convention qu'à une vraie loi.
Du coup, on ne lit pas vraiment une histoire : on l'observe. Le narrateur et son drame fondateur restent en suspens, plusieurs versions à la fois, tant qu'on n'a pas atteint la fin. Rien ne se décide avant la dernière page, et c'est la lecture elle-même qui fait pencher la balance. Le récit attend un lecteur pour savoir ce qu'il a été.
Les personnages poussent le principe d'incertitude jusqu'au bout : impossible de cerner les intentions de la patronne sans perdre de vue ses actes, comme si préciser l'un rendait l'autre flou. Et les seconds rôles semblent liés à distance, à travers les années, de sorte que toucher à l'un fait vibrer l'autre.
Puis surgit un passage qui n'aurait jamais dû se trouver là, une digression qui traverse une frontière de genre en principe infranchissable et se retrouve pourtant de l'autre côté, intacte. Un petit effet tunnel : la barrière était haute, et ça passe quand même.
La fin range tout d'un coup, proprement : les versions parallèles s'effacent, une seule histoire reste, nette et cohérente. Et il reste cette envie très quantique de tout rejouer pour voir les chemins qu'on n'a pas pris, convaincu qu'ils existent encore quelque part.
Bilan : il faut accepter d'être à la fois celui qui observe et ce qu'on observe, sans jamais tenir les deux à la fois avec netteté. Petit effort au départ, large récompense ensuite.