Il y a chez Munro un art de raconter conjugué à une étonnante capacité à faire voir les êtres. Le meilleur étant que ces deux dimensions, la narration et le portrait psychologique, sont en réalité indissociables.
On dit que ses nouvelles tiennent de Tchekhov, ce qui est vrai, que son écriture est sensible, ce qui est juste aussi, mais il faut insister sur l'humour discret qui les imprègne, ainsi que sur un certain réalisme critique qui n'est jamais lourdement accusateur ni manichéen, mais se déploie de façon cohérente d'un texte à l'autre, ciblant le conformisme petit-bourgeois au même titre que les profils "New Age", notant l'échec du patriarcat dans les relations dissymétriques entre les hommes et les femmes sans tomber dans la niaiserie de la misandrie, démasquant le ridicule des ambitions sociales sans faire de morale, etc. Bref, un art de la nuance, un art de dire l'universel sous le couvert du particulier qui donne à la forme brève de la nouvelle une infinie densité. Le tout avec des mots simples, des phrases modestes. Oui, c'est du grand art, et Munro méritait bien le Nobel pour faire tenir ainsi en quelques petites dizaines de pages "rien que la vie". J'ajouterai que le cycle terminal de quatre textes ainsi nommé, textes qui sont moins des nouvelles que des souvenirs d'enfance, constitue peut-être le meilleur du recueil. Le récit est réduit à presque rien, pourtant tout est dit. Par contraste, on pourrait presque regretter le "fabriqué" de certaines histoires, n'était que l'autrice n'a de cesse d'interroger (sans jamais appuyer, encore une fois) la forme de la nouvelle en manipulant les histoires et leurs traditionnelles "chutes", ce qui surprend toujours, même dans la banalité. Du grand art, décidément. Qui n'est pas seulement un art de nouvelliste, mais de grand écrivain. On peut voir le monde différemment après avoir lu Alice Munro. On sera, pour un temps, libéré du narcissisme, des certitudes et des vociférations.