Recueil de chroniques publiées en dernière page de La Croix entre 2017 et 2019, rassemblées ici par thème (certaines sont augmentées d’une suite ; aucune n’est datée), Roue libre constitue, outre une vision de l’époque par Cécile Guilbert, un portrait de celle-ci en écrivaine dandy, aristo esthète au regard affûté et disons-le, légèrement réactionnaire. L’exercice demandant, au moins par moments – car elle n’aime rien tant que le pas de côté et désobéir aux consignes –, un commentaire de l’actualité, on lit là un concentré des obsessions de Cécile Guilbert : la disparition de l’art et de la beauté sous les coups, d’un côté, de la massification et la démocratisation culturelle, et de l’autre de la numérisation et dématérialisation à tous crins, l’effacement de la singularité par les revendications identitaires englobantes, la chasse en meute sur les réseaux sociaux, l’appauvrissement de la langue, le tournant autofictionnel de la littérature contemporaine… On peut, ou pas, partager ses opinions. Ce n’est souvent pas mon cas.
Une idéologie de plus en plus gluante assigne depuis des décennies à la littérature d’autres finalités que celle de n’en point avoir, qui est le propre de tout art. D’où l’impression que sa nouvelle mission consiste à suppléer aux défaillances de la police, de la justice, des professeurs, de la presse. Mais aussi à l’inculture croissante et à la paresse intellectuelle des masses. Vent debout en faveur des identités oubliées, des blessures mémorielles, instruisant sans cesse le procès du réel, les écrivains sont-ils devenus des auxiliaires sociaux shootés à la moraline ? des justiciers dont les fictions s’imaginent en baumes versés sur les plaies du monde ? (p. 61-62)
Heureusement, il y a aussi des chroniques métaphysiques annonçant l’excellent Feux sacrés (« Né en 1887 dans une famille de brahmanes pauvres, Ramanujan découvre par hasard les maths dans un vieux manuel anglais. Y perçoit-il un miroir de la démultiplication du panthéon hindou dans son vertige d’infini ? », p. 247), et surtout d’excellentes critiques littéraires (notamment « Requiem pour Guy Dupré », p. 240-242). Si, donc, on supporte de lire des petites piques réactionnaires pas toujours très subtiles (sur l’écriture inclusive, le féminisme ; globalement tout ce qui peut s’apparenter à une mobilisation sociale collective, insupportable en soi), on pourra profiter de petites épiphanies, pépites d’intelligence disséminées ici et là, et surtout du style de Cécile Guilbert, vif-argent, virtuose, même dans l’exercice contraint et restreint de la chronique : en grand format, cela donne trois à quatre pages, titre et marges comprises. Si je suis en désaccord radical avec nombre de ses positions et des cibles qu’elle choisit, au fond, sa détestation de l’époque et sa mauvaise foi m’enchantent. Et dans le genre aristo des lettres, dandy réac, elle surpasse de très loin les Interventions de Michel Houellebecq.