Incontournable Roman Novembre 2025



Clémentine Beauvais nous propose un roman très court sur un sujet précis et peu connu: la phobie de rougir. On l'appelle l'éreutophobie, une phobie complexe. "Contrairement à la phobies simples, qui ont un seul objet qui ne présente pas de réel danger, la phobie complexe parce qu'il y a du sens derrière, une image de soi, une peur de perdre la face, de véritables risques de moquerie et de rejet", comme l'explique le médecin-psychiatre Antoine Pelisollo, dont madame Beauvais a entretenu du sujet et dont l'entrevue en elle-même est fournie à la fin du roman. Il ne s'agit donc pas d'un cas de timidité maladive ou pire encore, de cette légende de roman à l'eau de rose qui font rougir toutes les midinettes folles amoureuses - Je déteste ce cliché. Il s'agit d'une situation qui a de réels impacts fonctionnels dans la vie de la personne.


Roxane est une jeune adulte de 18 ans, jeune majeure donc. Ses joues, son cou et ses oreilles se colore d'écarlate facilement, à la moindre inclinaison émotionnelle, ce qui lui vaut toute sorte de réactions. Surtout, Roxane se persuade que les autres vont mal interpréter ses rougissements intempestifs et cela lui cause une réelle anxiété, qui va dégénérer en phobie. Tout pour éviter les interactions gênantes, tout pour cacher sa peau de tulipe rouge, son quotidien est meublé par toute sorte d'émotions désagréables, de l'angoisse à la honte. Alors quand Fleur débarque pour lui proposer une solution miracle, Roxane embarque à pied joins.


La solution miracle? Une chirurgie, qui consiste à sectionné le tronc sympathique, soit une sympathectomie. J'imagine qu'il ne s'agit pas de couper la veine au complet, vu qu'elle est pour ainsi dire branchée sur tout, mais d'élaguer des veines. Je ne suis pas médecin, mais disons que ces vagues explications me mettent mal à l'aise. Les solutions trop belles sont souvent celles qui ne sont pas vraies. Néanmoins, c'est le choix de nos deux jeunes femmes, mais pour avoir accès à cette chirurgie esthétique, elles doivent se livrer aux caméras d'une émission "Moi en mieux", une sorte d'émission qui capitalise sur la misère humaine pour "changer leur vie". Je fais dans le ton cynique parce que me doutais déjà de ce que j'allais apprendre, à savoir que cette émission est bien sur commandité par des entreprises de chirurgie esthétique. Cette branche de la chirurgie change des vies, notamment avec la reconstitution de l'appareil génital féminin dans les cas de femmes excisées, par exemple, mais reste qu'une autre part, très lucrative celle-là, capitalise sur les complexes corporels nourris et entretenus par les industries de la mode, des cosmétiques et même des entreprises, qui veulent des humains "beaux". Donc, de mon point de vue, ce genre d'émission n'a jamais vraiment eu pour vocation d'aider les gens, mais de nourrir l'image de la résulte que les interventions aussi radicales que la chirurgie esthétique promettent.



Donc, nos deux anxieuses sociales sont livrées à de vrais imbéciles, une équipe qui posent des questions indiscrètes, qui induisent des malaises pour susciter des réactions, les faire rougir juste pour accentuer le "drama", rien que du contenu obtenus avec des méthodes indélicates et nullement thérapeutiques ou éthiques. D'ailleurs, s'ils avaient été honnêtes, la nature du problème des deux filles étant d'ordre psychologique ( leur phobie), ils auraient fait appel à un psychologue pour accompagner les filles. Mais cela aurait eu pour effet de tabler sur les vrais enjeux, soit l'image de soi, le rapport aux autres et l'acceptation de la différence. Couper la source du rougissement aura certes, l'effet de retirer la "cause", mais comme nous sommes dans une phobie, rien ne dit qu'elle ne vas pas simplement prendre une autre forme, sur un autre complexe corporel. Voyez-vous où cela peut dégénérer? D'ailleurs, une psy ira le mentionner aux filles dans les commentaires. Le rougissement n'est pas la cause, mais un symptôme.


Donc, globalement, nous assistons à un phénomène qui ne tient pas qu'à l'éreutophobie, mais à moult complexes corporels et anxiété sociales. On veut faire croire que la source du problème est le physique de la personne, alors que les sources sont souvent liés à la psychée et aux constructions sociales. On navigue dans un monde où il existe des normes qui nous apparaissent comme des impératifs, des injonctions sociales, alors que ne se sont souvent que des moyennes générales, des tendances. C'est justement l'expression des diversités qui relativise la pertinence d'une norme, car plus on accepte de différences, moins ce qui est présenté comme "normal" prend de la place.


Le rougissement a une connotation qui est souvent erronée. Je me rappelle ces nombreux navets sentimentaux qui présentent des filles rougissantes qui se pâment au moindre sourire d'un homme supposément viril. Mais quelle plaie! Le rougissement est lié au besoin du corps d'évacuer la chaleur ( comme le mentionne le médecin), c'est donc lié à tout un spectre de causes, de la température aux émotions, parce que le corps a besoin de se refroidir un peu. Les peaux blanches étant plus fines, les vaisseaux sanguins dilatés sont plus faciles à voir. Et puisque les émotions sont liées, toutes sont sont susceptibles d'exigé du corps un peu d'équilibre thermique, que ce soit la gêne, la peur, la joie, la honte, la colère, le sentiment d'être jugés, et ainsi de suite. Mais comme nous avons ce mauvais cliché de la fille timide pour les beaux gars qui cours encore comme une mauvaise blague, on associe encore le rougissement au désir et à la timidité amoureuse. C'est non seulement faux, c'est stupide, parce que ça impliquerait que pour être amoureux, il faudrait être timide - et donc, rougir. Il serait temps que ce faux indicateur d'intérêt pour une personne cesse d'induire tout le monde en erreur.


Attention, je vais divulgâcher à partir d'ici.


Ironiquement, Fleur et Roxane s'étant exposées pour les besoins de l'émission, elles sont donc en train de faire de la désensibilisation, soit un procédé réellement employé dans les troubles phobiques. Sans dire que tout est beau, elles réalisent qu'elles se sentent déjà moins anxieuses face à leur rougissement. Toutefois, c'est le message de la psychologue qui a induit un doute dans l'esprit de Roxane en premier lieu. Son insécurité et ses doutes atteignent ensuite Fleur, qui n'était peut-être pas aussi confiante qu'elle le disait. Après tout, ça reste une chirurgie, ce n'est pas une petite procédure et des conséquences physiques réelles s'en suivent, sans savoir lesquelles exactement. Il manque de consentement éclairé dans cette histoire d'émission qui vend du rêve. Et c'est là, selon moi, la mise en garde. Quand on vend une solution facile à une problème complexe, c'est rarement pour de nobles motifs.



Cette histoire est courte, elle tient presque de la nouvelle, mais je me réjouis des petits formats, adaptés à divers lectorats, du lecteur habile au lecteur ayant des défis en lecture. De plus, je trouve pertinent l'ajout de l'entrevue avec le psychiatre à la fin pour extrapoler sur la phobie et le rougissement, nous donnant la partie qui faisait défaut aux filles. Avoir eu ces informations en mains, gageons que leur décision aurait été différente. L'accès à l'information est crucial, surtout dans des domaines qui impliquent la santé des individus, qu'elle soit mentale ou physique. Nous parlons peut-être ici du cas spécifique de l'éreutophobie, mais on peut calquer cette histoire sur toute sorte d'autres troubles phobiques ou particularité corporelles dont peuvent abuser des individues avides.


Enfin, je remarque que ce qui a surtout fait du bien à Roxane comme à Fleur, c'est de se sentir entendues et comprises, grâce à leur rencontre. Elles font face à des défis similaires, ont connus des situations embarrassantes similaires et font face au même trouble phobique. Le simple fait de pouvoir se faire valider et pouvoir verbaliser une situation qui pèse lourd sur la conscience et me moral sont en soit des facteurs de protection pour la santé mentale des individus. Ensemble, elles peuvent se soutenir et se comprendre, puisqu'elles ont des bases sur lesquelles bâtir une relation saine. Peut-être leur passage à l'émission aura au moins eu le bénéfice de faire connaitre leur enjeu aux gens? Et à leur famille? Et nous, lecteurs et lectrices, on connait maintenant cette réalité.


Merci à madame Beauvais nous avoir partagé une partie de son histoire, car oui, madame Beauvais affirme avoir vécu avec l’éreutophobie étant plus jeunes. Je suis toujours admirative des gens résilients qui font le partage de leur expérience pour nous sensibiliser aux réalités nombreuses qu'on ne connait pas toujours.


Pour un lectorat adolescent à partir du 1er cycle secondaire, 12-15 ans+

Créée

le 3 déc. 2025

Critique lue 7 fois

Shaynning

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