Au cœur d’un aéroport qui ressemble forcément à une fourmilière pleine d’embûches, un gaillard bourru, forcément méfiant, protège un enfant forcément innocent et spécial de dangers forcément liés à un passé forcément traumatisant… Pour la nouveauté de l’arrière-plan, on repassera. L’intrigue en elle-même n’est guère plus originale et présente au bout du compte quelques tournants fort prévisibles. (Pour ne pas trop gâcher le plaisir de potentiels lecteurs, disons qu’il y est question de complot étatique, de protection rapprochée et de super-pouvoirs – et que les deux dernières pages sont regrettables.)
Mais peut-être tout ceci n’est-il pas trop gênant dans un thriller, si on considère que le but est moins de surprendre le lecteur que de le maintenir en haleine.
Or, là où le bât commence à blesser, c’est quand on trouve des passages tels que « Elias avait faim. Il n’avait rien avalé depuis la veille. Sasha ne se plaignait jamais, mais lui aussi devait être affamé. Passant devant un Starbucks, il entraîna le petit vers la zone publique, où se trouvaient plusieurs cafés ou restaurants. » (p. 14 de l’édition Kennes). La première (ou la deuxième) phrase ne sert à rien, puisque la deuxième (ou la première) dit la même chose. L’enchaînement « avait faim » – « n’avait rien avalé » – « affamé » (et l’enchaînement « Sasha » – « le petit ») pue à plein nez le cours d’écriture de CM2, celui où on apprend comment éviter les répétitions. Puisqu’on est à l’école, on notera que dans la dernière phrase, « il » renvoie grammaticalement à « Sasha », ce qui ôte son sens au passage. Et on se doute que dans une « zone publique » d’aéroport, il y a des chances pour que l’on tombe sur « plusieurs cafés ou restaurants », surtout quand le personnage vient de « pass[er] devant un Starbucks ». Là, on ne tient pas le lecteur en haleine, on lui mâche le travail, tout en massacrant la langue.
Je passerai donc charitablement sur les sentences de vieux sage et sur les leçons de philosophie morale d’une profondeur inouïe : sur « Il ne faut jamais oublier un parfum qui a bercé son enfance, Elias. » (p. 35 ; ne me demandez pas pourquoi le personnage se dit ça à lui-même…) et sur « On l’avait convaincu [Elias] qu’il était justifié d’enlever la vie. Qu’il était légitime de tuer lorsque, comme lui, on défendait une cause juste. Pendant longtemps, il y avait cru. Du moins, il avait voulu y croire. Mais maintenant, il savait que rien ne justifiait que l’on prenne la vie d’une autre personne. Sauf quand il s’agissait de sauver la sienne et celle de ceux qu’on aime. Pour survivre. » (p. 77).
Et puisqu’on y est entré, qu’on me permette de livrer deux passages en pâture au visiteur égaré dans le musée du cliché : « les ténèbres enfouies au plus profond du cœur des hommes » (p. 93) et « Comment était-ce possible ? Les mains posées de chaque côté du lavabo, il [Elias] secoua la tête de gauche à droite. Non. Ce n’était pas possible… » (p. 114).
Voilà qui est dit : « pas possible ».
Sinon, dans sa déambulation aéroportuaire, l’un des personnages du roman de Martin Michaud feuillette Sous la surface, un roman de Martin Michaud (p. 54). De deux choses l’une : soit l’auteur se prend pour Cervantès, soit il fait de l’auto-promotion. Dans les deux cas, c’est ridicule.