Saint Luigi est d’abord une leçon d’édition, avec une couverture d’anthologie : ce titre, déjà, magnifique, et Luigi Mangione en père fondateur de l’Église. Ou comment, dans les flots d’images qui nous submergent quotidiennement, réussir à en créer une nouvelle en renouvelant deux imageries abondantes et antagonistes : Luigi Mangione, l’ultra-contemporain, ultra-médiatisé, et les icônes chrétiennes.
Nicolas Framont est sociologue, rédacteur en chef de Frustration Magazine, un excellent périodique de critique sociale. Ici, il est moins question de sociologie que de politique. À partir du très médiatisé assassinat du patron de la plus grande assurance médicale américaine en 2024 par le présumé Luigi Mangione, iconisé sur les réseaux sociaux en héros (héraut) du peuple, Framont déploie un court essai sur la violence politique. Il n’écrit pas le livre que j’aurais aimé lire, c’est-à-dire une étude sociologique ou info-com sur ce phénomène médiatique, mais propose une analyse politique de cet assassinat et de sa réception médiatique. Le lecteur peut donc être un peu surpris : ce n’est pas vraiment un livre sur Luigi Mangione, mais un essai qui s’appuie dessus.
Reste que Framont rappelle des faits très importants dans le très vieux débat à gauche sur l’usage de la violence politique, a fortiori révolutionnaire : la violence la plus dure et la plus pernicieuse vient de l’autre côté. C’est la bourgeoisie, la classe violente : violente par ses décisions politiques qui paupérisent, oppressent, licencient les travailleurs, et violente symboliquement car elle dispose du pouvoir de nommer, de définir, de dire ce qui est violent. On en revient à la domination symbolique de Bourdieu, mais aussi aux théoriciens de l’État et de la violence : Thomas Hobbes, Norbert Élias, Max Weber… Autant d’auteurs que Framont ne cite pas. C’est, à mon sens, un peu dommage : Saint Luigi gagnerait à prendre un peu de hauteur analytique ; mais c’est la ligne de Frustration que de « vulgariser » sans assommer le profane de références. C’est un choix qui se défend. Et qu’un tel livre existe, dans le contexte médiatique et politique contemporain, est salutaire.
Devenir Luigi Mangione, c’est au contraire refuser de vivre heureux dans un monde de malheur et d’injustice, quel que soit son milieu social d’origine, quelles que soient ses chances de départ. Devenir Luigi Mangione, c’est se demander comment on peut faire changer un système oppressif, selon quelle stratégie et en prenant quels risques, sur le plan moral, philosophique et politique. Mais devenir Luigi Mangione, c’est aussi se confronter à la question bicentenaire de la violence révolutionnaire et de ses effets sur les personnes qui en usent. Quel est son prix ? Comment s’imprime-t-elle en nous ? Comment s’en nettoyer ? Comment envisager la paix égalitaire après la guerre sociale ? Aucun révolutionnaire n’a su, à ce jour, répondre clairement à cette équation. Il faut donc à nouveau essayer de la résoudre. (p. 128-129)