C'est l'histoire d'un amour qui n'a jamais été dit. Tony a toujours aimé Pauline, mais celle-ci n'a toujours vu en lui qu'un ami. Après des années de séparation, Pauline ayant vécu une histoire aux Etats-Unis, la jeune femme est de retour en France. Elle demande à Tony s'il peut l'héberger un temps. Tu parles ! Mais le cadeau va se révéler empoisonné : côtoyer au jour le jour celle qu'il rêve de prendre dans ses bras est une véritable torture. Entre moments de bonheur et nuits de frustration, les mois s’écoulent tant bien que mal. Le jour où Pauline retrouve à l'aéroport un amoureux, Guillaume, pour s'installer avec lui, c'en est trop : Tony, qui devait aider son amie à déménager, lui pose un lapin, se terre chez lui, laisse de nouveau son appartement se dégrader, ne lui répond même pas lorsqu'elle lui demande des explications. Pauline ne se doute toujours de rien...

Alors Tony disparaît, non sans être auparavant passé chez son père à qui il raconte tout. Sans nouvelles de son fils, ledit père finit par se rendre chez Pauline pour tout lui dévoiler. La tension monte entre la jeune fille qui se sent accusée et le père de Tony qui lui en veut de son attitude.

Le narrateur, qu'on ne découvre que tardivement, est d'abord le père, ensuite Guillaume. Ce sont eux qui, conjointement, découvriront le drame final. Tony était réapparu, avait revu Pauline et lui avait subtilisé les clefs de chez elle... Une fin de polar plutôt incongru par rapport au reste du roman, très introspectif.

Pour ce qui est de la langue, c'est indéniable, Laurent Mauvignier est un authentique écrivain. La langue est travaillée, le style dense, les tournures souvent créatives. Tout à fait ce qui, d'ordinaire, me fait vibrer. Quelques exemples.

Page 26, lorsque Tony et Pauline se retrouvent et que le jeune homme savoure leur complicité :

Mais au début, trop d'ivresses. Au début, trop de souvenirs et d'histoires à se raconter, avec la ferveur de voir et ressentir qu'il y avait entre eux toujours la même facilité, le même abandon à se laisser être bien, comme ça, plein de la certitude que dans le regard d'en face il n'y a rien des doutes et des méfiances dont on se protège des autres.

Belle observation. Celle-ci, page 39, traite du sentiment de jalousie :

Alors il s'empêchait de repenser à ça, puisqu'il ne savait pas ce qui était le plus douloureux de la jalousie qu'on éprouve et de celle qu'on cache, de ce qu'on ressent ou de ce qu'on maquille.

Troisième extrait, au moment où Pauline annonce à Tony qu'elle va pouvoir quitter son appartement. Page 54 :

Et puis il a dit, dans un souffle, un murmure qu'il a cru entendre de sa bouche, une sorte de "ah" qui s'est évaporé dans l'air. Et c'était déjà le sourire éteint qu'il fallait cacher, en bredouillant deux ou trois mots pour déguiser l'air idiot qu'il avait en une allure plus présentable, de vagues excuser pour décorer la pâleur de ses joues [joli]. Je suis fatigué, il n'osait pas dire, qu'est-ce qu'il y a, dis-moi, c'est une si bonne nouvelle, dis, de me dire que tu t'en vas ?

Mais tout est bien écrit. On peut ouvrir le roman au hasard et être à peu près sûr de tomber sur quelque perle.

Et pourtant, j'ai peiné : il m'a fallu pas moins de deux semaines pour venir à bout des seulement 171 pages de ce court roman, dans la tradition des Editions de Minuit. Mon ressenti tient en un mot : ressassement. Les affres de cet amoureux transi sont rabâchés ad nauseum. Je sais bien que la littérature, c'est précisément ça : écrire dix pages sur la sensation ressentie en goûtant une madeleine trempée dans du thé. Si le lecteur a une impresson de ressassement, la démarche n'atteint toutefois pas son but. Ressenti très subjectif bien sûr : il faut un émetteur et un récepteur, suffisamment en phase, pour que l'art opère.

D'une façon plus objective, notons que certains passages sont passablement abscons. Ainsi page 35 :

Alors, c'était avant ce jour où il a franchi la porte, où il est venu parler et où à la fin il s'est effondré pour dire que la vérité c'était le réel sans lui [?], qu'il n'était que des yeux et son corps une éponge faite pour absorber les surplus qu'il voyait dans la vie [?], son corps, lourd de ce silence où les autres l'abandonnaient, croyait-il, ignorants qu'ils étaient de ce qu'ils lui laissaient à charge [?].

Il faut assez souvent s'accrocher, d'où mon temps de lecture. Je suis surpris de lire qu'une plume de SC a "avalé" ce roman d'une traite. La lenteur de lecture est souvent signe de qualité de la langue.

Très écrit, donc, mais parfois poseur, travers que j'avais déjà noté dans Des hommes. Je pense à cette entame de la troisième partie, qui débute par : "Et comprendre que pour elle il fallait appeler les choses par leur vrai nom." On sent la volonté de faire son petit effet. Une tentation de jeunesse pour ce quatrième roman, publié en 2004, qui semblait perdurer en 2009. Reste à prendre connaissance du bien plus consistant La Maison vide, Goncourt 2025, pour constater ou non les effets de la maturité sur cette belle plume. Il est fort bien noté.

Jduvi
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