L'été, c'est la saison des gros livres bien roboratifs, si possible à tendance science-fictionnelle, pour moi. Il était donc temps de sortir de sa rangée en attente ce volumineux ouvrage d'une autrice que je ne connaissais que pour ses grands-mères indignes bien sympathiques. Et que le Prix Nobel protégeait dans ma tête des cavalcades échevelées dans le vide intersidéral. Eh bien c'était mal la connaitre, et, grâce à un éditeur qui sait choisir son papier (La Volte, et c'est important, le papier), voilà l'injustice réparée. La 4ème de couverture prétend que l'autrice accordait à cette saga d'anticipation une place toute particulière dans son œuvre, et je vois maintenant pourquoi. Imaginez-vous revenir à la toute première apparition de notre espèce sur Terre. Là, je parie que vous pensez à, au mieux, 200.000 ans avant notre ère, si vous n'êtes pas platiste, et que vous pensez à une Lucie toute couverte de poils soyeux. Mais vous vous fourrez le doigt dans l’œil, béotien ! Non, non, il vous faut remonter bieeeeen plus loin encore, et renoncer à voir nos ancêtres comme les ascendants simiesques qu'on nous a toujours présentés. Doris Lessing a une théorie bien plus audacieuse pour un occidental rationnel. Une théorie forgée dans les mythologies des peuples qu'on appelle premiers, et qui, de ce fait, étaient a priori bien mieux placés que l'homo modernicus technophilus cosomatorus qui nous entoure. Elle a fait son miel des récits ébouriffants qui mettent en scène des géants et des visiteurs venus du ciel pour nous proposer une relecture à la sauce légendaire de nos origines. Rien de très perturbant pour qui fait déjà feu de tout bois en matière d'humanités. Mais de quoi néanmoins bousculer un peu ce que les livres d'histoire nous ont proposé récemment (et je compte récemment en termes de siècles, quand même). Mon intérêt pour les peuples premiers d'Amérique m'avait préparée à ces errements fertiles, loin des frontières des académies de l'histoire officielle. J'ai toujours été sensible à cette petite musique dissonante qui parasite la BO de notre science occidentale en tentant des percées du côté des mythes et légendes de nos aïeux dispersés dans les grands espaces du monde. Et, là dessus, je rejoins Doris Lessing, qui s'est emparée de ces récits antiques pour refondre un peu le parcours de notre petite espèce si fragile et si prétentieuse parfois. Quel plaisir de suivre ses explorations inventives depuis le règne des Géants jusqu'à la 2ème guerre mondiale, puis de dépasser les horreurs nucléaires de notre ère pour imaginer un avenir chaotique où les grands équilibres du monde auraient été mis sens dessus dessous par l'émergence de nouveaux pouvoirs (dont on pourrait presque, si on voulait, observer les prémices dans nos journaux actuels...). Bref, elle se paie une belle tranche de subversion, la Doris, en doublant royalement les récits balisés, qu'elle laisse derrière elle avec une saine désinvolture et un appétit narratif qui fait plaisir à lire. Vers la dernière partie de ce gros volume, on fait la connaissance d'un ambassadeur des trois races cosmiques qui nous parrainent depuis le début, selon elle : George, venu tenter une dernière réconciliation entre les peuples ignorants de la Terre avant l'irréparable. Il faut accepter que certains humains, parmi nous, ne seraient pas du tout ce qu'ils semblent être, mais ça, c'est pareil, si on a fureté un peu dans les montagnes d'informations actuelles, on peut éventuellement avoir entendu parler des "White Hats" et des "walk in", et ça, ça aide à garder le cap dans cette lecture touffue et audacieuse. Bref, j'attends déjà impatiemment de lire la suite, soulagée que je suis d'être un peu sortie de toute cette rationalité pessimiste qui nous aplatit chaque fois qu'on écoute les nouvelles du monde...