D’abord cantonné sous terre, théâtre central d’un futur captivant, Silo opéra sa mue en visitant ses propres fondations : Shift entendait ainsi satisfaire l’invariable curiosité d’un lectorat avide, pareil « présent » postapocalyptique nous enjoignant à découvrir les conditions de sa venue. Hugh Howey cédait ainsi aux sirènes commodes du préquel mais, ne nous y trompons pas, sans que cela ne soit facile pour autant : c’est même tout le contraire, n’importe quelle exploration à rebours s’exposant au risque de tenir du pétard mouillé, assorti de grosses ficelles pour respecter la diégèse préalablement établie.
Et, surtout, la question était de savoir quel angle adopterait l’auteur : c’est en l’exergue par le prisme de leurs artisans, quoique naïfs (à divers degrés) quant à leurs finalités, que les raisons d’être des silos se dévoilèrent à nous. Et de lier, au moyen de rouages technologiques avancés (cryogénisation, nanomachines), ce passé trouble au futur énigmatique : la structure de ce second roman n’est dès lors que peu linéaire, la mécanique des factions autorisant des bonds de plusieurs décennies tout en déroulant le fil de leur genèse, jusqu’à ce que tout se rejoigne comme escompté.
De fait, Shift n’a ni la fraîcheur ni le doigté habile de Wool, ses rares surprises tombant sous le sens tout en nous agitant un drap de motivations floues, les instigateurs de la fin du monde faisant montre de choix confus en l’espèce. Une impression largement renforcée par la succession des factions et, initialement, les doutes (légitimes) d’un Donald dépassé comme pas deux. Néanmoins, le récit n’est jamais en état de perdition car plutôt cohérent et doué d’une envergure palpable : il est ainsi largement prenant, quand bien même nous y laisserions des plumes (de compréhension) ci et là.
Enfin, Hugh Howey a pour mérite de le relier à Wool, sa patine d’anticipation autorisant la rencontre entre des époques, cultures et savoirs désormais aux antipodes : une bien belle manière de raccrocher les wagons tout en préparant le terrain avant un troisième et dernier opus, Dust. Fort de son rôle de passerelle, Shift est donc aussi perfectible qu’efficace dans ses ambitions : nous en retiendrons surtout la folie aux multiples facettes d’un Donald errant à travers les siècles, interrogeant en filigrane le devenir d’une humanité dépossédée de ses repères.