Sporen parle d’un couple de Néerlandais après la Seconde Guerre mondiale. Avec ses virgules en cascade et ses mots de néerlandais ou de patois disséminés ça et là, Julia Sintzen raconte des fragments de vie éclatés au fil des décennies. On ère dans ces souvenirs, ceux de Wim, ceux de Rinske, parfois les deux en même temps, sans repères temporels précis. Les phrases, longues et sans paragraphes, restituent le flux des pensées, leurs hésitations, un ressenti puis son opposé, un mot répété.
Ces intrusions de dialecte (« plaat ») et de néerlandais donnent une couleur très vraie à ce récit rural d’un autre temps, tout en évoquant la standardisation des langues et le mépris pour les accents locaux. Lisant avec un biais personnel (j’ai une bonne compréhension du néerlandais), ces mots se sont incorporés naturellement, jusque dans des diminutifs typiques comme uurke (littéralement heure + suffixe "petit" → « petite heure » → petite montre).
Ce récit a la texture d’un autre temps qui ressemble beaucoup à celui d'une vieille Belgique : la cueillette de mirabelles dans les bois, la friture qui envahit la cuisine, les tartines au beurre et au gouda, la bigoterie catholique mal digérée. Chaque motif devient prétexte à un chapitre, et l’histoire du couple se dessine davantage dans ces fragments que dans de grandes péripéties.
Chaque micro-histoire est sensorielle et évocatrice : les beignets qui gonflent dans l’huile, les résidus qui forment des ilots abandonnés, le papier essuie-tout oublié à la dernière minute. La nostalgie des odeurs et des gestes triviaux. Si le style peut sembler oppressant au départ (phrases sans respiration, entrée en matière marquée par une scène dure), le roman distille ensuite tendresse et poésie dans ses descriptions domestiques ou dans les élans lyriques liés à la nature. Les grandes révélations sont discrètes, mais elles finissent par donner une autre lecture du malaise qui traverse ce couple.
Un roman étonnant, radical dans sa forme, expérimental dans son mélange de langues, et très touchant par sa délicatesse.