Des singes jouant avec des boites de conserve

Voilà ce à quoi nous sommes réduits, simples humains, face aux Visiteurs qui ont fait escale, puis sont immédiatement repartis de notre planète.


Quelle idée géniale ! Face à l’habituel « universalisme cognitif » proposé par la SF (surtout dans les années 70), qui voudrait que tout le monde dans l’univers interagisse de la même manière - c’est à dire à notre manière -, les frères Strougatski proposent un autre genre de révolution copernicienne : nous ne sommes qu’une petite planète dans un coin sombre de la galaxie, et nous sommes affreusement démunis quand nous recueillons les miettes que d’autres, bien plus avancés que nous, nous ont laissées lors de leur « pique-nique » express.


Le récit ne se contente pas de cet excellent point de départ. Les personnages sont, conformément à ce qu’a l’habitude de nous proposer la littérature russe, remarquablement construits, profondément humains et attachants dans leur tentative de s’élever.


Il y a également un jeu subtil dans la narration, qui alterne à la fois entre les points de vue de différents personnages (Redrick, Dick), et entre les points de vue externe et interne. Il me semble que cela permet de représenter cette complexité du monde et de l’univers, devant lequel nous ne sommes définitivement pas tous égaux.


Côté symbolique, la Zone semble être une nouvelle usine à broyer du prolétaire, dont la figure ici est le stalker. Loin de tout héroïsme, il est de la chair à canon, dévoré par des intérêts qui le dépassent. Tout ce que veut Redrick, c’est gagner de l’argent pour ne plus avoir à penser à l’argent. Il est la représentation ultime de l’aliénation : la Zone lui a tout pris, l’a façonné, elle déteint sur tout ce qui l’entoure. Son cri final comporte tout ce qui reste d’humain en lui, préservé du cynisme ignoble qui l’entoure et qui vient de le pousser à commettre l’acte le plus affreux de son existence.


Enfin, le langage essaie maladroitement d’étiqueter tout cela, et témoigne de nos limites, comme l’exprime très bien le personnage de Valentin Pilman dans ce dialogue crucial avec Dick. Devant les merveilles technologiques, nous sommes cantonnés à des « creuses » (parfois pleines), « gelée de sorcière », « calvities de moustique », « gais fantômes », ou autre « boule dorée ». Notre langage est, lui aussi, trop humain, impuissant qu’il est à comprendre le monde.

Gooule
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le 20 juil. 2024

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