J'avais annoncé à propos de Moins que zéro une critique "sérieuse" de l'ensemble que ce roman d'Ellis forme avec Suite(s) impériales, et ne voulant pas me torturer l'esprit trop longtemps à ce sujet, je m'y attaque sans plus attendre, bien que convaincu de n'être pas encore en mesure d'émettre un jugement général bien fondé sur leur auteur Bret Easton Ellis.
Moins que zéro a été écrit et publié aux USA en 1982-1985, alors que BEE n'avait que 18-21 ans (c'est déjà une performance). Ce roman hors norme a fait d'emblée un succès international au point que le tout jeune romancier a pu envisager de vivre de sa plume. D'autres livres ont suivi, que je n'ai pas encore lus (Les Lois de l'attraction, American Psycho, Zombies, Glamorama, Lunar Park) mais qui ont confirmé la réputation de Bret Easton Ellis et en ont fait l'auteur américain peut-être le plus célèbre et controversé de son temps. Et puis, 25 ans après la publication de Moins que zéro, Ellis a repris les protagonistes de son premier roman (qui, dans celui-ci, avaient tous 18-20 ans) et a raconté dans Suite(s) impériale(s), paru en 2010, ce qu'étaient devenus leurs vies à peu près 25 ans plus tard. Il faut d'abord dire que, même si je n'ai pas encore lu American Psycho, Glamorama, Lunar Park et Les Éclats, j'en ai entendu parler ; ce sont des bouquins relativement célèbres, certains d'entre eux étant même estimés (ainsi, j'ai une belle-soeur, de goûts très bourgeois, fille de policier, etc., à qui j'ai offert Lunar Park pour un Noël et qui, l'ayant lu, m'en a, à ma grande surprise, dit du bien). Et donc cela trouble mon jugement sur BEE dont je ne connais encore que ces deux romans lus dans la foulée, l'un après l'autre, ce qui me semble idéal pour les apprécier comme un ensemble. C'est mon ressenti sur ces deux romans formant diptyque que je donne ici. Ce sont des bouquins extrêmement travaillés, l'un comme l'autre. J'en ai été tout de suite frappé à la lecture de Moins que zéro. La structure, la construction du livre est très travaillée, et l'écriture (le style) l'est aussi. Une personne dont ce n'est pas le métier d'écrire ne le sent probablement pas : ça paraît tout simple (ce n'est qu'une succession d'indépendantes ou de phrases très courtes) mais ça ne l'est pas. Ce sont des phrases lourdes de contenu et dont on a enlevé tout le superflu. C'est très factuel, il n'y a quasiment aucune explication psychologique, pratiquement aucune description des lieux, du décor dans lesquels vivent les personnages. Toute l'histoire est vécue, racontée du point de vue de Clay. Je parle d'histoire mais en fait l'intrigue est réduite à peu de choses. On a une succession de scènes concises, laconiques, décrites froidement, sans aucune émotion apparente ; c'est à la fois extrêmement cru et plein d'ellipses ; et que ce soit sorti du cerveau (et de la main) d'un mec de 18-20 ans est quand même assez sidérant. Dans Suite(s) impériales, l'intrigue existe un peu plus (25 ans plus tard, l'auteur a davantage de métier), mais n'est pas si développée que ça et, d'un point de vue stylistique, on retrouve ce mélange de détachement, de froideur, de crudité et d'ellipses. Et cependant, les deux volets sont passionnants, fascinants et se lisent très vite, car on a envie d'en savoir plus, de savoir ce qui va arriver, où tout ça nous mène. Ça met en scène quoi ? Clay rentré pour les fêtes de Noël dans la ville de son enfance Los Angeles (alors qu'il est étudiant de première année dans une petite université du New Hampshire, à l'autre bout des États-Unis) et qui y retrouve sa copine (Blair), son "dealer" (Rip) et d'autres potes et copines (Trent, Julian, Kim, Alana, etc.), tous, plus ou moins, d'anciennes connaissances du secondaire. Et tous plus ou moins : à peine sortis de l'adolescence, désœuvrés, désabusés, ne sachant que faire de leur vie ; avec des parents riches (voire très riches), divorcés ou partis à droite à gauche. Ces jeunes gens disposent donc des immenses maisons de leurs parents absents et sont totalement livrés à eux-mêmes. Ils disposent de voitures de luxe (BMW, Porsche, Jaguar ou autres), se déplacent aux quatre coins de L. A., vont chez les uns, chez les autres, couchent les uns avec les autres (garçons avec filles, garçon avec garçon, fille avec fille), sont pas mal alcoolisés, mais surtout (et c'est ce qui m'a frappé dans Moins que zéro) s'enfilent de la cocaïne (sniffent des lignes de coke) à longueur de journée (et donc ont un ou des potes dealers qui leur en fourguent 1 gramme, 2 grammes moyennant 500 $, ou j'sais pas quoi, à tout bout de champ). Ce qui fait que bien qu'aisés, certains s'endettent catastrophiquement. Et donc l'ambiance, cool au départ, s'assombrit, se détériore au fil du roman, devient de plus en plus glauque... et c'est peu de le dire ! Si bien que quand Clay, après les fêtes de fin d'année, décide de repartir pour la côte Est, il est grand temps pour lui de se tirer de ce bourbier, cet enfer. Se sauve qui peut ! Dans le 2ème volet du diptyque, Clay, devenu écrivain et scénariste reconnu, revient à L. A. et retrouve la plupart des copines et copains de ses 20 ans. Cette suite parle beaucoup moins de cocaïne (et même quasiment plus) ; l'accent est davantage mis sur l'alcool (addiction d'ailleurs tout aussi redoutable) et le sexe. Un roman de Clay étant en cours d'adaptation au ciné, la prod. lui a demandé d'intervenir au niveau du casting. Ça lui donne du pouvoir et les acteurs et actrices en mal de rôles lui tournent autour, et il tombe raide-dingue d'une certaine Rain, actrice d'une irrésistible beauté mais, semble-t-il d'assez peu de talent. Il y a dans Suite(s) impériale(s) une dimension de mystère qu'il n'y avait pas vraiment dans Moins que zéro. Clay retrouve Blair (son ex-copine) mariée avec Trent (un de ses copains de jeunesse, bi-sexuel), ainsi que ses ex-potes Daniel, Julian et Rip (pour ne citer que les plus notables). L'histoire racontée (toujours du point de vue de Clay) est pour le moins, je le répète, mystérieuse. BEE ne révèle que petit à petit de quoi il retourne. Clay est complètement accro, question sexe, à Rain qu'il vient de rencontrer dans une soirée chez Trent et Blair ; mais Rain ne pense qu'à une chose : obtenir (dans le film dont il est le scénariste et qui est en cours de casting) le rôle de Martina (pour lequel, quoique jolie, elle est trop vieille). Il y a tout un micmac autour de l'obtention de ce rôle, et du chantage que Clay exerce auprès de Rain à ce sujet, celle-ci étant loin d'être sans défense ni ressource. C'est sombre, violent, extrêmement violent, et même macabre. Tous ces gens se déchirent, se trahissent, se tuent (ce n'est pas un panier de crabes, c'est une cage où s'affrontent des hyènes affamées). Une histoire de sexe et de mort, glaçante, inhumaine ; un style dense, froid. Une satire du milieu du cinéma hollywoodien d'autant plus effrayante qu'elle ne semble pas si caricaturale que ça. Mais comme dit en démarrage de cette critique, n'ayant lu que 2 des 8 livres de Bret Easton Ellis, je le connais encore trop mal pour émettre un avis sur lui. Je peux seulement dire que j'ai trouvé ces deux romans passionnants à lire. Quant à la question formulée dans le titre de ma critique (est-ce que BEE dénonce ce qu'il décrit dans ce diptyque ou est-ce qu'il y a, dans ses deux romans, une volonté de faire évoluer les mentalités en nous familiarisant avec certains aspects de la nature humaine), je répondrai : sans doute un peu des deux.