Sur le fleuve Amour est une de ces œuvres très premier XXe que j'appellerais des romans poétiques, et parmi lesquels il faudrait sûrement distinguer comme grande figure de proue la Semaine Sainte d'Aragon. Dans ces récits qui suivent lâchement (et se plaisent à briser) la règle de composition d'une narration, l'auteur-poète joue contre l'auteur-conteur en cassant systématiquement la bonne tenue d'une intrigue pour y forcer des suites de peintures saturées en figures picturales. Ces romans se mettent par là à ressembler à des sortes de galeries où le monde devient une œuvre comme placée sous une ekphrasis interminable, et c'est une forme que j'adore tout particulièrement chez Aragon, chez Sebald plus tardivement, chez Rodenbach, et sans doute moins chez Delteil pour cette seconde lecture effectuée après son Jésus II de 47.
Boris et Nicolas, deux jeunes russes qui combattent dans l'armée bolchevique, jumeaux symboliques partageant tout et surtout leurs femmes, dans une communion de corps et d'esprit à l'homoérotisme et à la dualité assumés, désertent pour faire chemin avec Ludmilla, une fascinante et massive commandante sibérienne blanche qu'ils ont délivrée (ou capturée) après la défaite de l'armée du Tsar. Partant d'Ukraine, et destinés à remonter vers la Sibérie au bord du fleuve Amour après un crochet à Shanghai et en Chine, les personnages seront exposés sur le trajet à la découverte de la possession maladive qui va séparer les jumeaux et pousser Boris à de bien sombres extrémités ; mais au fond on s'en branle un peu de tout cela parce que le prétexte pour Delteil est surtout de peindre en jaune, en blanc, en bleu pour les trois grandes teintes qui dominent sur le chevalet.
C'est une expérience marrante de lire ce fleuve Amour de Delteil dans le sens où c'est un bouquin qui illustre en quoi faire jouer la forme contre le fond ça peut être pertinent parfois, au contraire de ce qu'aiment à répéter comme des perroquets les profs de français. Sur le fond, le bouquin pourrait ne pas être loin de sembler du de Villiers (le beauf de SAS, pas celui qui couvre des viols incestueux dans sa famille de dégénérés) : y a du cul, du cul, du cul, un peu de guerre et deux trois meurtres, du cul, du cul non consensuel et beaucoup de racisme (le nombre de décrochages énonciatifs que se permet Delteil pour interpeller son lecteur quant à ce qu'il pourrait penser des « jaunes » est assez hallucinant, on est chez Gobineau), un bordel avec du cul et de l'EXOTISME.
Mais pourtant, le coup d’œil très sûr du peintre coloriste avec les mots rend des idées un peu crasseuses très belles dans leur exposition sensorielle délicate. C'est un bouquin qui fait de la peinture et de l'orfèvrerie, et malgré ce que ça peut avoir de dilatoire et de crapoteux, y a pas grand chose qui me plaît davantage de mes journées que de regarder des artisans (peu importe ce qu'ils travaillent comme matière) produire.
J'ai aimé. C'est beau. C'est pas bien. C'est très XXe. C'est comme se balader dans un vieux musée qui s'en fout d'être précis parce que son orientalisme brille trop. Je suis un peu atteint de ce travers, j'ai simplement la décence d'en avoir honte sur les bords.
PS : J'ignore si Delteil avait connaissance du Jardin des Supplices de Mirbeau mais par plusieurs aspects le livre peut en sembler une réponse adoucie par le goût moderniste de la Belle Époque. J'abuse un peu dans ce qui précède et il y a chez Delteil une ébauche de réflexion sympa sur le caractère profondément autodestructeur du désir et de la possession, surtout quand le matérialisme moderne les fait se confondre l'un dans l'autre.
Mais cette manière de voir les femmes et les jaunes, sic, c'est lassant.