Une bio intéressante mais trop philosophique

Les Talking Heads, je connais par cœur, j'ai comme John Raby passé beaucoup de temps à écouter les disques et lire les bios et autobios des musiciens et du groupe. J'ai peut-être également passé beaucoup de temps à écouter les concerts pirates, ce que l'auteur publié chez Le Mot et le Reste n'a visiblement pas dû faire et qui est bien dommage quand on cherche à s'immerger dans la culture d'un groupe défunt pour en rendre comte des spécificités.


Sur le papier, il était temps que quelqu'un édite enfin une biographie "complète" de Talking Heads en Français. J'avais moi-même ce projet fut un temps, mais difficile de sauter le pas. J'étais donc bien content de trouver cet ouvrage et de pouvoir enfin lire quelque chose de consistant et en Français sur mon groupe préféré. Manque de bol, le côté universitaire de Raby plombe quand même pas mal la lecture.


Il passe beaucoup, beaucoup trop de temps à analyser les textes des morceaux, cherchant à trouver du sens quitte à y apposer des concepts philosophiques en invoquant Deleuze ou Barthes, la plupart du temps. Oui, il parle un peu de musique (et heureusement), mais peut-être trop subrepticement, préférant se concentrer la plupart du temps sur les textes. D'accord, c'est un point de vue, mais est-ce important à ce point ? A mon sens, ce type d'analyse aurait été parfait pour une bio de Pink Floyd. Chez Talking Heads, où la musique et le feeling corporel priment régulièrement sur les textes, peut-être est-ce un peu hors de propos. Néanmoins, je dois bien dire que ces analyses sont pertinentes la plupart du temps, et relativement intéressantes pour peu que vous aimiez lire ce genre de trucs.


Le chapitrage du livre est un peu particulier. Raby décide de le découper en trois grandes parties : D'abord, une bio pure et dure (très intéressante) centrée sur les premières années du groupe et qui s'arrête en 1977, juste avant l'enregistrement du premier album. Ensuite, une section consacrée aux disques importants de la discographie du groupe, quelques projets solos et albums live compris. D'ailleurs, je trouve bien dommage de ne pas avoir tellement parlé des albums The Red & The Black (Jerry Harrison) ou de The Catherine Wheel (David Byrne), tous les deux enregistrés en 1981 et qui sont à mon sens hyper importants pour le développement du groupe. Enfin, il termine l'ouvrage sur une chronologie année par année de l'après Talking Heads, de leur séparation officieuse en 1988 jusqu'à nos jours (2024).


La partie bio, pourtant la partie la plus sympathique, est expédiée dans les premières pages du livre, avec un focus sur les quatre musiciens au centre du groupe, et se termine avec l'enregistrement du premier album en 1977. Après, il explore méthodiquement les albums en s'arrêtant sur chaque morceau, cherchant à passer au peigne fin les textes de Byrne. Quelques passages sur les méthodes d'enregistrement sont relativement intéressantes (pour le néophyte ce sera même passionnant), sans toutefois aller plus en détail de ce que les homologues américains de John Raby ont déjà pu décrire dans leurs propres ouvrages.


Raby occulte complètement ce qui faisait tout le sel du groupe à mon sens : les concerts et les performances sur scène. Il faut attendre les chapitres consacrés aux albums lives pour enfin avoir un focus que je trouve imparfait. Les deux albums lives de la discographie officielle du groupe sont ultra lissés, tandis que les enregistrements pirates et/ou officieux des concerts du groupe sont, en outre d'être très nombreux pour chaque tournée, peut-être beaucoup plus criant de vérité et proches de la réalité, malgré la qualité plus roots. Ca aurait en tout cas permis à l'auteur, qui, comme la plupart d'entre nous, n'a jamais eu la chance de voir Talking Heads sur scène et de mettre en perspective l'évolution du groupe en live à mesure qu'il progresse en studio. En fait, c'est peut-être ici que réside selon moi le plus gros écueil du livre. Raby se complait un peu trop dans l'analyse des disques qu'on écoute pépère à la maison, en laissant au lecteur le sentiment d'oublier que Talking Heads était également un groupe rock et une véritable bête de scène, jusqu'à ce que David Byrne n'aie plus de concept à proposer pour partir en tournée après 1984. Rien que cet étrange fait d'arme (l'arrêt des concerts) aurait pu générer un chapitre passionnant, ou, qui sait, les analyses philosophiques auraient été pertinentes.


Et puis n'oublions pas qu'une bonne bio sans anecdotes reste quand même assez fastidieuse : là, il se contente de traduire en français des passages entiers de Remain In Love, l'autobiographie de Chris Frantz et de les apposer au milieu des analyses. Dommage, là encore.


La partie post-séparation est intéressante dans le sens ou il liste absolument tous les faits et gestes principaux des quatre membres principaux du groupe hors du cocon Talking Heads. Pour le néophyte, c'est une bible exhaustive et nécessaire pour toute personne qui cherche à explorer les carrières solo de tous les membres du groupe. D'ailleurs, même si explorer "l'après" d'un groupe pourrait être anecdotique sur le papier, chez Talking Heads, groupe a cessé d'exister depuis presque quarante ans maintenant, ça reste intéressant de voir à quel point tous les membres sont restés actifs et sont allés vers des horizons aussi divers que variés. Ca peut aussi permettre d'entrevoir une réponse à la question de l'éventuelle reformation, à priori impossible.


Talking Heads, groupe mort et enterré aujourd'hui, connaît une seconde vie dans les pays anglo-saxons depuis la ressortie de Stop Making Sense (chez A24) en 2023. En France, le groupe reste toujours aussi mal compris, à mon grand désarroi. Récupéré par les intellectuels pour le pire comme le meilleur, le groupe aurait certainement mérité d'être un peu plus connu à sa juste valeur : celle d'être, certes, un groupe intello, mais également un groupe rock, dansant dans la plupart des cas, ce que beaucoup de biographes et de journalistes semblent oublier quand ils disséquent l'oeuvre du groupe de David Byrne. A part Jean François Bizot (Actuel/Radio Nova) et quelques autres comme Antoine de Caunes (Rapido), j'ai rarement lu des choses intéressantes en français sur le groupe.


Quand à John Raby, j'imagine qu'il excelle dans son domaine et qu'il a dû livrer une excellente bio de Frank Zappa (artiste qui, à titre personnel, m'ennuie profondément); mais j'ai comme l'impression qu'il loupe quand même le coche avec les Talking Heads. Dieu merci, il n'a pas fait une bio des B-52's, que ça aurait été ennuyant à lire...


En résumé, Talking Heads par John Raby reste un joli progrès (enfin une bio de qualité sur Talking Heads) mais n'apportera rien de nouveaux aux aficionados du groupe new-yorkais. Sa lecture reste globalement sympathique pour un néophyte qui n'a jamais rien lu sur la musique du quartet, mais un peu lourde pour les fans. Pour celleux qui peuvent lire en anglais, je recommande bien davantage les ouvrages de David Byrne (How Music Works ?) et de Chris Frantz (Remain In Love) mais également la biographie de David Bowman sur le groupe, qui bien qu'un peu romancée reste à mon sens le texte définitif à propos du groupe.

Blank_Frank
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le 8 janv. 2026

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