Comme tous les écrivains qu'on a adorés pour un livre en particulier, voire plusieurs (La guerra del fin del mundo, La tia Julia y el escribidor ou La fiesta del Chivo, dans mon cas), Mario Vargas Llosa déçoit énormément quand il ne répond pas à des attentes rendues farfelues par un excès d'enthousiasme. Comme si le Prix Nobel de Littérature garantissait le génie systématique ! Déjà, avec El sueño del Celta, j'avais failli aller enterrer le livre dans le jardin pour éviter à l'auteur une disgrâce publique, et voilà que ça recommence ici, alors même qu'on retrouve ce sacré Trujillo qui avait rendu La fête au Bouc inoubliable. Comme cette publication-ci est tardif dans la vie de l'écrivain, je ne peux pas me départir d'un doute agaçant... et si l'éditeur avait publié un roman pas fini ? Ça pourrait expliquer le petit côté Wikipédia de certains chapitres pas romanesques du tout, où figurent des informations, notamment des dates, entre parenthèses, comme s'il s'agissait de notes destinées à être développées plus tard. Pourtant, c'était bien parti : une introduction assez enlevée qui explique l'un des tours de passe-passe de la diplomatie du bulldozer américaine, résolue à faire tomber un président démocratiquement élu de plus en le taxant de communisme alors que rien n'était moins vrai pour préserver les intérêts de la United Fruit de triste mémoire. Du mudslanging de la plus belle espèce, spécialité locale de Washington, imaginé par un duo de tocards fabuleux, de ceux qui collent le monde dans la mélasse avec un enthousiasme presque puéril. La galerie de portrait vaut le coup d’œil, et c'est l'un des points forts de Vargas Llosa. Certains chapitres, concernant notamment la fameuse Miss Guatemala qui ne l'a jamais été ou un certain type qui ne s'appelait pas Mike, sont dignes des meilleurs moments de l'écrivain. Hélas, ils forment un kaléidoscope disparate dont on peine à rattacher les bouts au milieu de grandes dissertations lourdingues (bien qu'intéressantes du point de vue de leur contribution au procès à charge contre les États-Unis des années 60) dont on peine à se sortir. Bref, on ne m'enlèvera pas de la tête que ce livre prometteur manque de travail. De la part de l'auteur ou de l'éditeur, peu importe, mais le résultat est là, malgré les dithyrambes des critiques : j'ai frôlé la torpeur à bien des occasions, et ça, dans un Vargas Llosa, ça fait quand même un peu mal aux gencives. Reste la valeur de cette thèse soutenue avec brio concernant les calomnies éhontées de la première démocratie du monde (en termes d'auto-promotion, du moins) à l'heure de protéger ses intérêts commerciaux. Une démocratie malade de son appât du gain, ivre de son pouvoir et, au final, aussi versatile que les mouvements de la Bourse. Est-il bien raisonnable de fixer son cap en fonction de ces gouvernements-là ? La question mérite d'être posée encore et encore. Tout comme cette longue histoire de l'infamie universelle permet de revenir à froid sur les comportements primaires de ces messieurs en costard ou en uniforme qui prennent sur eux les destinées collectives au prétexte qu'ils sont en position de le faire à moment donné. Vargas Llosa les égratigne autant qu'il peut, discréditant ces hommes puissants à travers la description de leurs turpitudes, de leur inconscience et de leur étroitesse de vue. Bref, les années 60, ça n'était pas la joie, surtout pour les femmes, les enfants, les peuples premiers, les faibles, les pauvres... oh, mais, mais, mais ? Se pourrait-il que ce roman fasse écho à certains reliquats de machisme en politique qui continuent à pourrir l'existence de plusieurs milliards de personnes ? On se demande... Bref, je ne suis pas mécontente d'être arrivée au bout de cette lecture pas particulièrement jubilatoire, pour deux raisons : elle s'est avérée édifiante et j'en suis sortie, ouf.