Je m’en irai dormir dans le paradis blanc

Passionné par les aventures d’Ernest Shackleton, un homme se lance dans de multiples expéditions en Antarctique. Mais qu’est-ce qui pousse certains hommes à vouloir sans cesse repousser leurs limites ?


Comme l’atteste un des derniers numéros des Inrockuptibles (n°1315), la non-fiction a décidément le vent en poupe en ce moment, entre la parution du dernier livre de Florence Aubenas, L’Inconnu de la poste, et celle de la dernière enquête de David Grann, The White Darkness. Si le genre, hybride par excellence, mélangeant fiction et journalisme, se révèle difficile à appréhender, l’universitaire Robert S. Boynton en dresse la définition suivante : « Je dirais que le journalisme littéraire est comme une boîte à outils qui peut être utilisée par n’importe qui dans n’importe quel contexte, seulement limitée par l’engagement, l’imagination et la sincérité de l’utilisateur ».


Dans son dernier livre consacré à l’explorateur Henry Worsley, David Grann fait assurément preuve des trois outils précités. Après s’être penché sur les meurtres d’Amérindiens dans La Note américaine (en cours d’adaptation par Scorsese) ou encore la passion dévorante d’un homme pour la jungle amazonienne dans La Cité perdue de Z (adapté au cinéma par James Gray), le grand reporter au New Yorker dresse le portrait d’un homme dévoré par son idéal. Henry Worsley n’a rien d’ordinaire. Militaire d’exception, membre du Special Air Service, unité de commandos réputée, Worsley est tout cela à la fois : un sculpteur, un boxeur, un photographe, un collectionneur de livres rares et, plus que tout, un passionné des exploits de Shackleton. Ce dernier, explorateur de renom, est avant tout un mentor pour Worsley. Si Shackleton a pourtant échoué dans son projet de relier d’un bout à l’autre l’Antarctique en solo, Worsley retient surtout sa façon d’envisager le voyage et de mener ses hommes. « La manière dont Shackleton, avec sang-froid, avait recruté et mené ses hommes avant de les ramener sains et saufs forçait le respect ». Worsley se lance donc dans le défi ultime, censé repousser les limites du corps humain, celui de traverser, seul, l’Antarctique.


Les conditions extrêmes dans lesquelles évoluent les explorateurs font froid dans le dos. Et donnent froid tout court. Températures glaciales, vent infernal, soleil éclatant, sommets de haute montagne, tout concourt à faire de l’Antarctique une porte d’entrée à l’Enfer. Mais pourquoi s’infliger cela ? Le livre de David Grann, tout à fait convaincant dans la partie descriptive, véritable créateur de suspens, pèche un peu pour ce qui est des explications. Certes, Grann fait le portrait d’un homme, décrit ses passions et son parcours. Mais au final, on reste un peu sur la faim pour ce qui est de la véritable motivation de Worsley. The White Darkness reste un formidable essai d’aventure, illustré qui plus est par les photos de différentes expéditions.


« Les jours étaient lents et épuisants. Avant chaque pas, Worsley, qui était chargé de déterminer un itinéraire, enfonçait son bâton télescopique devant lui pour tâter la solidité de la glace. Chaque fois qu’un trou s’ouvrait, il se penchait pour entrevoir le gouffre – le tourbillon d’une goulotte qui s’enfonçait dans l’obscurité. « L’Antarctique a deux façons de vous ôter la vie, nota-t-il ? Elle vous use sur une longue période, en vous faisant peu à peu mourir de faim, de froid ou d’épuisement, souvent en vous confrontant à un climat épouvantable. Ou elle vous jette dans la gorge d’une crevasse en une fraction de seconde. » Une fois, après une journée de montée, il alla récupérer son sac de couchage dans son traîneau et la glace craqua sous son pied droit. Sa jambe plongea dans le puits ouvert par sa botte. Adams se précipita et le hissa d’un coup. « Chaque fois que vous en réchappez, écrivit Worsley, vous avez l’impression d’avoir trop tiré sur la chance. » »

JulienCoquet
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le 22 avr. 2021

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Julien Coquet

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