Avec "Mon vrai nom est Elisabeth" publié début 2025, Adèle Yon a ouvert la voie à un nouveau genre littéraire entre roman et essai, sur fond de réhabilitation d'une figure familiale dénigrée ou injustement traitée. J'ai personnellement décidé de nommer "Document" ce nouveau genre qui sort des sentiers battus.
Dans cette même veine, Manon Tallien de Cabarrus propose en 2026 "Thérésia", un document mêlant non seulement fiction et recherche historique mais encore une mise en page qui se décline en différentes polices de caractères - comme dans "Mon vrai nom est Elisabeth" du reste.
Vraisemblablement de la même génération, les deux autrices ont également en commun cette envie et ce besoin de restaurer la mémoire d'une aïeule. Ayant toutes deux acquis par leurs études les compétences pour mener à bien ce dessein, elles livrent au public un travail aux allures de témoignage mais aussi de revendication de justice.
Pourquoi autant insister sur le parallèle entre ces deux jeunes écrivaines ? Tout simplement parce que pendant ma lecture de "Thérésia" qui est une biographie partiellement romancée d'une des rares figures féminines de la Révolution française et du Directoire, je n'ai pu empêcher mon esprit de vagabonder incessamment vers le livre d'Adèle Yon (qui m'a fortement marquée en début d'année).
Concentrons-nous à présent sur "Thérésia". Je ne vais pas m'étendre longtemps sur le contenu. Sur la base d'un fil chronologique (parfois chahuté par des digressions thématiques qui perdent un peu le lecteur obligé de s'y retrouver dans les bonds dans le temps impromptus de Manon Tallien), on suit dès sa naissance le destin très exceptionnel de Mme Tallien, née Cabarrus, une femme farouchement indépendante et aux idées larges, douée pour la survie en eaux troubles. Les événements historiques qu'elle a traversés sont tous dignes d'intérêt et son propre parcours rocambolesque ne peut que susciter une grande admiration. Je me garderai bien de juger moralement l'opportunisme de survie et/ou d'ambition de personnages ayant vécu une période de l'histoire de France aussi terrifiante.
C'est davantage sur la forme que je vais développer mon ressenti. Malgré la qualité évidente de l'investissement de l'autrice dans son travail de recherche - on peut même parler de quête -, je me suis heurtée à un style qui manque encore de maturité. L'alternance entre narrations personnelle et impersonnelle, la mise en forme d'extraits de lettre pas toujours bien lisibles, la place trop importante selon moi laissée aux dialogues fictifs et aux interprétations émotionnelles ainsi qu'un propos pédagogique qui m'a régulièrement donné l'impression d'être une élève de CM2 à qui on lisait "L'Histoire de France pour les Nuls" ne m'ont pas séduite autant que je l'avais espéré.
Manon Tallien déclare dans son avant-propos avoir "colmaté les silences [manquements dans le parcours documenté et étudié de son aïeule] avec un tout petit peu de joint de fiction entre deux carreaux de réalité." Pourtant la réalité est tout autre car la part fictionnelle m'a vraiment semblé prépondérante. Et à la fin de son cinquième chapitre, elle affirme (avec raison) que "c'est une très mauvaise idée de réécrire et conjecturer l'histoire." Une déontologie à laquelle j'adhère complètement étant historienne de formation, mais j'ai hélas eu le sentiment que Manon Tallien respectait insuffisamment sa propre éthique.
Au final, je salue l'initiative sincère de réhabiliter un personnage historique dont le rôle politique et intellectuel, la vie, les épreuves et l'ascension mérite d'être mieux connus et justifiés. Je salue aussi la somme de travail fourni pour livrer au grand public un document à la fois éclairant et divertissant. A la place de Manon Tallien, je serais vraiment fière de mon oeuvre, tout en gardant à l'esprit la nécessité d'en améliorer les qualités littéraires. Le fait qu'il s'agisse de son aïeule aura peut-être défavorablement affecté sa méthode et sa distanciation d'avec son sujet.