Après le naufrage de la famille Buddenbrook, Thomas Mann nous peint dans ce très court roman l'image du petit Tonio Kröger tel l'espoir au fond de la boîte de Pandore : un fils sera sauvé. C'est bien suffisant. Quoique pas complètement, nous dirait Noé sur son arche.
Si j'étais mauvaise langue, je dirais que le pessimisme des Buddenbrook a fait place à l'optimisme des rentes obtenus par le succès considérable du pessimisme des Buddenbrook. En effet, Mann prépare la suite de son œuvre, or il serait bien difficile de travailler à partir des cadavres décomposés, des veuves dépressives et de l'oncle dilettante que nous avait laissé son premier roman. Tonio Kröger sera ce nouveau départ ; il sera ce bourgeois rangé d'une famille respectable de la Hanse ; ce garçon mélancolique avec une propension à la rêverie artistique ; cet esprit introverti se ridiculisant en société et dont la famille va peu à peu se déliter et disparaître. Avec un tel profil, Tonio aurait dû devenir une sorte de créature frêle, morbide et inapte au monde, pour finalement mourir de phtisie lors d'une représentation de la 5ème de Mahler : mais, ici, il survivra. Il sera Élu, et il percera dans le monde littéraire. De même que la dégénérescence des Buddenbrook était sans véritable cause, il n'y a pas lieu de demander l'explication d'une telle Grâce et, au fond, la question de l'origine de la Grâce n'a pas grand sens en terre luthérienne.
Tonio est élu, oui. Mais rappelons-le, il est aussi bourgeois. Il a donc des états d'âmes de bourgeois insupportable, et c'est tout le propos du livre.
Sur ce point Thomas Mann se distingue particulièrement de son compatriote Hermann Hesse. Tous deux mettent en scène l'édification de fils de bourgeois à se prétendre au-dessus de leur classe par l'agitation fantasmagorique d'une image d'artiste torturé qu'ils ne sont pas. Mais là où Hesse tombe réellement dans le premier degré dans son édification, Thomas Mann va mettre en place une distance ironique, une sorte moquerie de soi-même, au sein même de son récit introspectif. Une ironie subtile dans laquelle les expériences de Tonio, ses désirs, son "amour" (ici cristallisé par Hans et Inge) sont constamment contredite par des échecs et déceptions successives, et puis réintégrés et recomprises ensuite comme une idée plus haute qui détermine le but de son art. S'il est permis de faire une comparaison, cette ironie n'a rien de plus dans son principe que celle qu'utilise Proust - sur une toute autre échelle - dans La Recherche. Mais du point de vue du style, Mann est bien différent de Proust, et sa construction rigoureuse et laconique s'inspire essentiellement de celle de Goethe, qui ne dessine ses personnages qu'avec l'exacte quantité de clarté nécessaire pour nous faire comprendre la forme des ténèbres qui se cache derrière.
Pourquoi donc un simple 6 ? Tout simplement car cet œuvre, comme l'esprit de Tonio au chapitre IV, n'est qu'une esquisse. Elle prophétise La Montagne magique et Docteur Faustus qui développeront cette ironie avec une plus grande maturité, mais, si on la lit indépendamment, elle laisse un goût d'inachevé.
Mais dans un "6" il peut y avoir beaucoup d'amour, et ce même pour ce petit bourgeois insupportable de Tonio Kröger.