Un livre sur les récits de transfuges pour des gens n’en n’ayant jamais lu

Le récit de transfuge étant devenu un filon éditorial depuis une bonne dizaine d’années, il est nécessaire et même salutaire que les sciences sociales s’en emparent pour documenter et analyser ce phénomène – d’autant que lesdites sciences sociales n’y sont pas pour rien, dans cette histoire. On connaît l’influence de la sociologie de Pierre Bourdieu sur la littérature d’Annie Ernaux et le parcours de Didier Eribon, et leur propre influence sur Édouard Louis, pour ne citer que les stars de ce genre littéraire. Que ce soient deux linguistes qui s’y collent n’est pas un problème en soi – je précise ne pas être très armé en linguistique, et ne connaître Laélia Véron, « linguiste atterrée », que pour sa présence médiatique et ses diatribes régulières, et souvent de mauvaise foi, contre l’Académie française – mais le livre souffre à mon sens de plusieurs faiblesses, à commencer par son ambition sociologique inassouvie.

Pour le dire autrement, soit le livre aurait gagné à être écrit par des sociologues, soit à ce que ces linguistes fassent moins de (mauvaise) sociologie et plus de linguistique. On a l’impression de lire un exposé sur des récits de transfuges. Pas plus. La méthodologie n’est pas explicitée, le corpus jamais présenté clairement, la preuve est administrée très faiblement et presque exclusivement par des citations, quasiment aucune statistique : les exemples, souvent récurrents, sont égrenés un à un sans qu’on sache s’ils sont représentatifs de quoi que ce soit. Outre l’argumentation très faible, le livre semble construit laborieusement, comme un assemblage d’articles préexistants dont on aurait voulu faire un livre sans trop les retravailler : c’est vraiment énervant de se refaire une petite bio de Kaoutar Harchi ou Pierre Bourdieu à chaque mention de Comme nous existons et Esquisse pour une auto-analyse. Et peut-être encore plus pour Annie Ernaux : si on lit ce livre, c’est a priori parce qu’on a un intérêt pour les récits de transfuge et qu’on en a donc lus. Dans cette situation, c’est très peu probable de ne pas avoir lu Ernaux vu sa place dans la littérature contemporaine, d’autant plus depuis son Nobel en 2022. Et quand bien même, on n’oublie pas en l’espace de 200 pages.

Sur la structure narrative même des récits de transfuge, on n’apprend pas grand-chose qu’on ne sache déjà si on en a lu. Le point central du rôle de l’école est sûrement ce qu’il y a de plus intéressant dans le livre (mais là encore on l’avait déjà lu dans l’excellent Se ressaisir de la sociologue Rose-Marie Lagrave) : tous·tes les transfuges s’accordent à dire – écrire – que l’école joue un rôle indispensable dans leur trajectoire ascendante, validant par l’exemple le discours libéral et républicain de l’école émancipatrice, contre toutes les études sociologiques depuis Les Héritiers et La Reproduction de Bourdieu et Passeron montrant que l’école renforce les inégalités sociales et culturelles plutôt qu’elle ne les corrige. Il y donc d’un côté les écrivain·es « bourdieusien·nes », qui ont conscience que leur trajectoire est exceptionnelle et la présentent comme telle (Ernaux, Louis, Eribon, Lagrave…) et de l’autre les témoignages d’auteur·ices au statut divers qui utilisent leur propre vie pour défendre une idéologie libérale d’émancipation individuelle par le mérite (le sociologue anti-bourdieusien Gérard Bronner, Norbert Alter, Aurélie Valognes, Najat Vallaud-Belkacem – le spectre est large !). L’autre mérite du livre est de rappeler que si le phénomène a pris de l’ampleur ces dernières années, le « récit de transfuge » existe depuis longtemps sans qu’il ait été labellisé comme tel. C’est donc autant, sinon plus, un phénomène médiatique qu’éditorial – et encore moins littéraire ou sociologique.

Selon nous, les spécificités contemporaines de la diffusion des histoires ne résident pas tant dans son extension que dans sa prétention à la démocratisation via l’individualisation du point de vue. S’il y a toujours eu des histoires collectives (celles de dynasties, de nations, de groupes sociaux), l’injonction nouvelle est peut-être plutôt celle d’un storytelling individuel, l’injonction à la création d’histoires de parcours singulier mais dans lesquelles paradoxalement, l’autre doit pouvoir se retrouver ou du moins se projeter, pour créer un sentiment d’émulation. (p. 39-40)

Peut-être que ce livre ne s’adresse qu’à des lecteur·ices qui n’auraient jamais ouvert un récit de transfuge de leur vie. Auquel cas, il est sûrement intéressant. Sinon…

antoinegrivel
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le 3 févr. 2026

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Antoine Grivel

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