Il ne faut pas grand chose pour écrire une histoire. Un bateau, son équipage, et une tempête, c'est déjà bien assez.
Mais pour que cela suffise, il faut du style. Et Conrad a une superbe écriture. Sa tempête est décrite avec autant de précision que de lyrisme. On entre dans ses récits comme dans le terrier du lapin blanc : par un monde qui s'ouvre et par l'émerveillement.
Ce monde aurait pu être celui du capitaine MacWhirr, que son aspect consciencieux, prosaïque et littéral ne destinait pas à être un aventurier. C'est même l'inverse, et s'il affronte la tempête, c'est à cause de son esprit obtus et non par amour du risque. Car lorsqu'il voit le baromètre baisser dangereusement, et que son second le supplie de dévier le cap, il refuse car cela lui ferait perdre trop de temps, et que dirait-il aux armateurs, s'il se déroutait sans être sûr qu'une tempête fût sur son passage? C'est donc son manque d'imagination qui sera cause de l'aventure.
Les autres personnages ne sont pas en reste : il y a Jukes, le second, méprisant son capitaine à cause de son esprit obtus, volontiers vantard lorsque tout va bien, et qui ne puisera de réconfort que dans la solidité de son capitaine lorsque tout ira mal ; Et puis Salomon Rout, le type capable, chef mécanicien imperturbable dont les avis sont recueillis comme des oracles par sa femme.
Avec ces personnages, et les coolies chinois embarqués et parqués dans l'entrepont alors que la tempête fait rage, Joseph Conrad fait preuve d'un humour que l'on attendait pas. Et drôle, Typhon l'est indubitablement. A l'image de la discussion autour du drapeau du Siam, que le vapeur a dû élever : le second Jukes fait remarquer à son capitaine que ce drapeau ne va pas bien, entendant bien sûr par là qu'ils sont anglais, mais le capitaine va chercher son album des pavillons et fait observer, quant à lui, que le drapeau est parfaitement reproduit, l'éléphant se trouvant bien au centre et dans le bon sens, de sorte qu'il ne comprend pas l'objection.
On notera à la fin du récit que le bon sens obtus du capitaine lui fait entrevoir des solutions auxquelles n'auront pas pensé les autres. Salomon Rout louera, dans une lettre à sa femme, la décision de MacWhirr, qu'il qualifiera d'étonnamment rusée pour un type de cet acabit. C'est d'autant plus drôle que MacWhirr, finalement, ne fait qu'une sorte... de jugement de Salomon.
Mais le coeur du livre, bien sûr, est cette description de la tempête, un typhon dantesque auquel le navire ne résiste que parce qu'il est un vapeur, s'il avait été un voilier il aurait été dématé en un rien de temps.
Et pourtant, au sein de cette tempête, demeure l'humour, certes moins accentué, car plus tragique, que dans la première et la dernière partie. Cependant il se dégage une certaine drôlerie dans ces corps malmenés, chutant en permanence, amoncelés les uns sur les autres, se gardant des objets qui semblent acquérir une vie propre, au point qu'il faille se fendre comme un escrimeur pour attraper un ciré qui se balance.
Et enfin, tant qu'on en est à parler des qualités de l'oeuvre, comment ne pas louer cette concision, qui permet de faire tenir tout cela en un roman si court qu'il en est presque une nouvelle, tout en gardant jusqu'au bout un lyrisme certain dans l'écriture?