Typhon
7.3
Typhon

livre de Joseph Conrad (1903)

un typhon, phon, phon, les petites marionnettes

Il ne faut pas grand chose pour écrire une histoire. Un bateau, son équipage, et une tempête, c'est déjà bien assez.

Mais pour que cela suffise, il faut du style. Et Conrad a une superbe écriture. Sa tempête est décrite avec autant de précision que de lyrisme. On entre dans ses récits comme dans le terrier du lapin blanc : par un monde qui s'ouvre et par l'émerveillement.

Ce monde aurait pu être celui du capitaine MacWhirr, que son aspect consciencieux, prosaïque et littéral ne destinait pas à être un aventurier. C'est même l'inverse, et s'il affronte la tempête, c'est à cause de son esprit obtus et non par amour du risque. Car lorsqu'il voit le baromètre baisser dangereusement, et que son second le supplie de dévier le cap, il refuse car cela lui ferait perdre trop de temps, et que dirait-il aux armateurs, s'il se déroutait sans être sûr qu'une tempête fût sur son passage? C'est donc son manque d'imagination qui sera cause de l'aventure.

Les autres personnages ne sont pas en reste : il y a Jukes, le second, méprisant son capitaine à cause de son esprit obtus, volontiers vantard lorsque tout va bien, et qui ne puisera de réconfort que dans la solidité de son capitaine lorsque tout ira mal ; Et puis Salomon Rout, le type capable, chef mécanicien imperturbable dont les avis sont recueillis comme des oracles par sa femme.

Avec ces personnages, et les coolies chinois embarqués et parqués dans l'entrepont alors que la tempête fait rage, Joseph Conrad fait preuve d'un humour que l'on attendait pas. Et drôle, Typhon l'est indubitablement. A l'image de la discussion autour du drapeau du Siam, que le vapeur a dû élever : le second Jukes fait remarquer à son capitaine que ce drapeau ne va pas bien, entendant bien sûr par là qu'ils sont anglais, mais le capitaine va chercher son album des pavillons et fait observer, quant à lui, que le drapeau est parfaitement reproduit, l'éléphant se trouvant bien au centre et dans le bon sens, de sorte qu'il ne comprend pas l'objection.

On notera à la fin du récit que le bon sens obtus du capitaine lui fait entrevoir des solutions auxquelles n'auront pas pensé les autres. Salomon Rout louera, dans une lettre à sa femme, la décision de MacWhirr, qu'il qualifiera d'étonnamment rusée pour un type de cet acabit. C'est d'autant plus drôle que MacWhirr, finalement, ne fait qu'une sorte... de jugement de Salomon.

Mais le coeur du livre, bien sûr, est cette description de la tempête, un typhon dantesque auquel le navire ne résiste que parce qu'il est un vapeur, s'il avait été un voilier il aurait été dématé en un rien de temps.

Et pourtant, au sein de cette tempête, demeure l'humour, certes moins accentué, car plus tragique, que dans la première et la dernière partie. Cependant il se dégage une certaine drôlerie dans ces corps malmenés, chutant en permanence, amoncelés les uns sur les autres, se gardant des objets qui semblent acquérir une vie propre, au point qu'il faille se fendre comme un escrimeur pour attraper un ciré qui se balance.

Et enfin, tant qu'on en est à parler des qualités de l'oeuvre, comment ne pas louer cette concision, qui permet de faire tenir tout cela en un roman si court qu'il en est presque une nouvelle, tout en gardant jusqu'au bout un lyrisme certain dans l'écriture?

BigDino
10
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à sa liste 2026 en livres

Créée

le 27 janv. 2026

Critique lue 16 fois

BigDino

Écrit par

Critique lue 16 fois

1

D'autres avis sur Typhon

Typhon

Typhon

8

LFBuete

le 24 janv. 2022

Suivre

« Toutes les passions d’un vaisseau qui souffre »

« Toutes les passions d’un vaisseau qui souffre », c’est l’épigraphe judicieusement choisie par André Gide pour ce court roman qu’il a traduit. Joseph Conrad l’a écrit en 1900 et 1901, en anglais. Il...

Typhon

Typhon

7

NRostov

le 10 janv. 2014

Suivre

La vague creuse (spoil)

Je reproche à cette longue nouvelle (ou court roman) d’avoir un dénouement qui ne colle pas avec le reste de l’intrigue. La tension retombe assez vite alors que durant toute l’histoire, tout laisse à...

Typhon

Typhon

10

BigDino

le 27 janv. 2026

Suivre

un typhon, phon, phon, les petites marionnettes

Il ne faut pas grand chose pour écrire une histoire. Un bateau, son équipage, et une tempête, c'est déjà bien assez. Mais pour que cela suffise, il faut du style. Et Conrad a une superbe écriture. Sa...

Du même critique

Eyes Wide Shut

Eyes Wide Shut

10

BigDino

le 29 mai 2026

Suivre

Stanley lubrique

Je l'avais vu trop tôt, c'est certain, et donc je n'avais pas vu l'intérêt d'un truc pareil. Dans ma mémoire la scène centrale avait fini par prendre toute la place, c'est dire le souvenir que j'en...

Le Capitaine Fracasse

Le Capitaine Fracasse

9

BigDino

le 1 août 2026

Suivre

pièce de théâtre en roman

Le Capitaine Fracasse a tout de l'exercice de style. Nous y entrons par le biais de descriptions de plusieurs pages, et donc d'une intrigue qui prend son temps, avant de se ramasser lorsque nos...

Ben-Hur

Ben-Hur

10

BigDino

le 31 déc. 2025

Suivre

la tuile

J'avais déjà vu Ben-Hur deux fois, mais cela remonte à l'adolescence. J'avais en mémoire un bon peplum. Aujourd'hui, je revois un film complètement différent. Un chef-d'oeuvre. Pas forcément pour son...