Incontournable Poésie Février 2026
Les romans Unik forment une famille atypique dans la littérature jeunesse, un mélange entre vers libres et fiction. Les Unik sont caractérisées par des phrases courtes dont la forme et la police changent pour former toute sorte d'effets visuels liés à ce qui est écrit. Je donne par exemple les phrases rédigés avec les symboles chimiques des éléments du tableau périodique ou encore cette page où les mots tombent dans une crevasse en plein milieu de la page. Cette créativité éclatée est unique en son genre, sans jeu de mot et traite donc de manière concise, mais percutante un sujet sensible. Ici, il sera question du sentiment d'appartenance et du rapport au territoire.
Uashteskun se dit "roi en son royaume", une façon symbolique d'affirmer son fier enracinement. Avec ses cousins, il cultive une vision du monde plutôt binaire: Il y a lui et sa communauté innue, et "eux", les exilés, ces innus qui vivent hors de la réserve, qui ont renoncés à être innus, pires que les Blancs, selon lui. Fier à la limite de l'arrogance, l'adolescent va toutefois déchanter quand il fera lui-même parti de ce "eux" qu'il regardait de haut avec ses cousins. Car sa maman, elle, ne semble pas cultiver le même fort attachement à sa communauté, au contraire. Quand elle prend la décision de partir, c'est un univers étouffant et des souvenirs désagréables qu'elle souhaite laisser derrière elle. Le jeune homme va grandir et murir hors de la communauté et au début, il ressemble à une bouture de plante, sans racines et rempoté dans un nouveau pot. Que va-t-il devenir? Est-il encore innu? Un "vrai" innu? Que se passera-t-il quand il va revenir dans la communauté?
Attention, divulgâchis à venir.
Uashteskun va effectivement revenir dans la réserve des années plus tard. Il est désormais un adolescent presque jeune adulte, il a changé et a muri. IL va toutefois faire une importante réalisation en revenant sur la terre de ses ancêtres: Être innu n'est pas tant lié aux gens ou au lieu, c'est davantage lié à la "terre", dans son sens de "nature". Être connecté au monde qui l'entoure. Donc, en ce sens, le jeune homme réalise que ce lien est inaltérable puisqu’il est omniprésent, tout comme la nature . Donc, en clair, il n'est pas moins innu à l'extérieur de la communauté que lorsqu'il est dedans.
Je ne peux m'empêcher de me demander si tous nos concitoyens immigrants ont eu ce genre de pensée? Est-ce qu'ils se sentent habités par leur terre d'origine comme notre personnage? Ont-ils le sentiments que cette connexion tient toujours, même s'ils sont loin d'elle? Est-ce qu'ils réfèrent à la terre comme à la culture? Et si je devais quitter mon pays un jour, est-ce que ça me rassurerait de savoir que cette connexion que j'ai pour ma terre d'origine me suivra même ailleurs? Même dépaysés, se sent-on rassurés par le fait que la nature, même avec un visage différent, reste essentiellement la même?
Et nous? Nous, allochtones, nous sentons-nous attachés à notre territoire? Est-ce qu'elle est présente dans notre conception identitaire québécoise? Nous sentons-nous concernés quand il s'agit des débâcles environnementales, des enjeux liés aux écosystèmes, de la valorisation des forêts?
Le texte interroge sur l'identité lié au rapport au territoire. J'ai souvent lu que la terre est un élément très important pour les autochtones, quelle que soit la nation ( source: Origine, documentaire publié chez Rue du Monde). Vivre en respect de la nature, comprendre l'équilibre délicat des écosystèmes, rester humble face aux forces naturelles, préserver l'environnement, se ressourcer avec la nature sont autant de préoccupations qui s'articulent à travers la culture d'une grande part des premières nations. Je trouve donc que cette question existentielle et identitaire que se pose Uashteskun, à savoir s'il se sent toujours en phase avec sa culture, a quelque chose d'universel, mais que nous avons peut-être tendance à ne pas nous poser? Du moins, j'ai le sentiment qu'on se pose la question quand on est dans l'obligation de bouger, de partir ou d'agir face à un enjeu de préservation. On se définie souvent par le spectre des valeurs collectives, de la Culture et des Droits, mais quand se demande-on quel rapport entretenons-nous face au territoire? J'aimerais bien entendre les ados sur cette question - avis aux profs qui se cherchent des sujets de débats.
Je perçois également dans cette histoire la différence entre fierté et arrogance. Je me souviens avoir souvent entendu parler ces gens qui se disent être de "vrais" québécois.e.s, convaincu.e.s d'être plus légitimes de vivre au Québec. Je me rappelle m'être demandé comment ils pouvaient se croire plus légitimes que les autres de défendre l'identité nationale? Parce que leurs ancêtres sont arrivés plus tôt dans la jeune histoire du pays/colonie? Parce qu'ils parlent français? Parce qu'ils habitent la capitale? Parce qu'ils ont des valeurs conservatrices? Au début du roman, je me suis posé les mêmes questions. Au nom de quoi Uashteskun et ses cousins se trouvaient-ils plus légitimes? Le fait d'être dans la réserve? Le fait de parler la langue innu-aimun? D'être nés de parents autochtones? Je le trouvais aussi arrogant que cette bande de québécois.e.s qui regardent les autres de haut. Il y a une différence entre la fierté et la condescendance. Je dirais que la nuance, c'est le sens de l'émotion. Les gens fiers ne sentent pas forcément "meilleurs", juste habités par un sentiment d'appartenance fort et mobilisateur. Mais chez les gens arrogants, on décèle le mépris vers les autres et le mépris n'engendre généralement rien de porteur ou de constructif, au contraire. Il divise. Et quand on commence à diviser, "eux" contre "nous", on est dans une logique d'exclusion. Et ça n'aide absolument pas à la construction d'un vivre ensemble sain.
Mais le jeune homme va expérimenter la situation même qu'il regardait avec hauteur. Il devient un innu hors -réserve, hors de la communauté. Il perd ses repères et perds ce "statut dominant" qui le définissait. Il va non seulement devoir revoir ses a priori, se redéfinir en tant que personne, mais également questionner les fondations de son sentiment d'appartenance. Ce dernier n'a pas la même forme d'un individu à un autre. Certains vont se référer à leur pays, d'autres à leur religion, d'autres à leur culture ou leurs cultures. Peut-être un peu de tout, pourquoi pas? J'ai même l'impression que Uashteskun interroge pour la première fois la notion même de sa "culture". Ces interrogations et le fait de vivre autre chose le fera réfléchir et surtout, lui inculquera l'humilité. Je trouve même qu'il s'affranchit de certaines tendances machistes. Il faut dire qu'il était bien jeune au début, donc sans doute immature.
On peut également le percevoir à la fin, le personnage semble libéré d'un fardeau. Maintenant rasuré dans son identité, il se sent plus confiant, plus solide et surtout, plus serein. Cela dénote l'importance de creuser les questions existentielles qui nous animent , mais aussi de se donner la chance d'introspecter pour mieux se comprendre. L'identité est un concept dynamique, qui se meut et se moule au fil de notre expérience et de nos choix. C'est avec les deux que Uashtesksun trouve des réponses à ses questionnements et restabilise son sentiment d'appartenance tout comme son estime de soi.
Au fond, personne n'a besoin de couronne pour avoir de la valeur, même si certain.e.s parviennent à se convaincre du contraire, à tort ou à raisons. C,est d'autant plus élémentaire que notre plus grande richesse, en réalité, c'est notre "chez nous", notre Nature. Et elle se fout encore plus des couronne, la Nature.
Comme toujours, la collection Unik offre un roman créatif dans sa forme et très pertinent sur le sujet. Nous avons notre tout premier Unik autochtone, ça se fête! Ça me fait vraiment plaisir de voir la normalisation des œuvres autochtones, qu'on retrouve maintenant dans plusieurs collections québécoises connues. Je trouve que nous avons ici un thème rarement exploité, donc d'autant plus intéressant à lire. Même si nous avons un récit qui exploite le thème sous la lentille d'une première nation, reste que les interrogations et réflexions peuvent tout-à-fait servir les lecteurs allochtones. S'interroger sur notre culture, sur notre notion de territoire et sur le sens de notre fierté nationale ou identitaire sont des thèmes universels.
Pour un lectorat adolescent du 1er cycle secondaire, 12-15 ans+