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le 10 juin 2024
SuivreMarcel, sors de ce corps !
Avec le Nouveau Roman, la littérature française a tourné le dos à la densité du style. C'est tout spécialement les Editions de Minuit qui vont investir ce créneau-là, avec Duras (la plus...
Avec le Nouveau Roman, la littérature française a tourné le dos à la densité du style. C'est tout spécialement les Editions de Minuit qui vont investir ce créneau-là, avec Duras (la plus emblématique), Sarraute, Robbe-Grillet, Butor, etc. On est donc surpris de trouver cet écrivain sous l'enseigne créée par Jérôme Lindon. Le style d'Eric Laurrent, en effet, est d'une densité extrême, rappelant la littérature du XIXème siècle, début du XXème.
Soyons précis : on ne cesse de penser à Proust en parcourant les pages de cette Fille de rêve, publié cette fois par Flammarion. Pour confirmer cette impression, l'écrivain a d'ailleurs semé moult petits cailloux évoquant l'indépassable auteur de La Recherche. Commençons par cet inventaire.
Dès la page 8, il est question de "la valve rainurée d'une coquille Saint-Jacques", expression par laquelle le narrateur de La Recherche décrit la fameuse madeleine. Celle-ci est d'ailleurs explicitement introduite dans le récit, page 36 : "tout en portant à sa bouche un morceau de madeleine (...) au-dessus de la soucoupe de porcelaine blanche où reposait sa tasse de thé". Tous les ingrédients y sont. La coquille revient page 162 : "(...) le regard aussi désarmé que s'il avait dû desceller à mains nues la coquille de quelque mollusque bivalve".
Page 87, un personnage est introduit, un séducteur érudit du nom de Louis-Robert de Saint-Cirq, qui rappellera immanquablement Robert de Saint-Loup au familier de Proust. Page 90, nouvelle référence franche, réunissant cette fois Proust et Flaubert, avec "(...) en passant par Emma et Léon dans leur fiacre [la fameuse scène de Madame Bovary qui fit scandale], sans oublier Odette et Swann "faisant cattleya" dans l'attelage de celui-ci (...)". Trois pages plus loin, Laurrent utilise le mot inverti pour qualifier ce que dégage Saint-Cirq, adjectif très connoté proustien. Page 146, le thé est de retour, dans une description qu'on croirait tirée de La Recherche :
Le luxe, c'était éprouver la matière même de la porcelaine de Sèvres, dont la texture est si fine, si légère, si impalpable presque, que l'émail de la tasse semble se dissoudre entre vos lèvres, s'évaporer à leur contact, pour ne laisser sur leurs replis amollis par la chaleur que le thé seul, déposé là telle la rosée sur l'herbe, comme par simple condensation.
On constate aussi avec cette phrase la tendance de l'auteur aux phrases longues, pleines de circonvolutions, qui sont l'une des caractéristiques de Proust, obligeant parfois à reprendre une phrase plusieurs fois. On aurait pu citer des exemples encore bien plus extrêmes.
Au-delà du vocabulaire et des références, les thèmes abordés sont parfois proustiens : ainsi de la jalousie que l'héroïne cherche à susciter chez son ex amant Saint-Cirq. Page 138 :
Et la délectation qu'il éprouvait présentement à la tourmenter par son indifférence était même aussi vive que le bonheur qu'il prenait naguère encore à lui donner du plaisir.
Une phrase qui pourrait figurer dans Un amour de Swann. La description sarcastique du milieu mondain chez Proust est ici transposée à celui du showbiz et au monde de la nuit. Heurb, le patron des Bains, ou Joojo Boonie, le dealer, ont remplacé Madame Verdurin et Vinteuil. Mêmes codes dérisoires, même superficialité, même vanité.
Page 240, nous avons même un exemple de la fameuse persistance sensorielle qui est au coeur de La Recherche :
Elle ferma les yeux. D'autres paroles, d'autres images du jeune homme lui revenaient maintenant [il eût fallu employer "à présent" non ?], dont la musique était en quelque sorte la messagère, comme si chacune de ses notes eût contenu un instant du passé, qu'elle libérait dans son exécution. Ces paroles, ces images, Nicky éprouvait à les entendre et à les voir de nouveau le sentiment de bonheur qu'elles lui avaient procuré sur le moment. Fussent-elles fugaces [belle allitération], imprécises, se fondissent-elles les unes aux autres, elle retrouvait en elles, inaltérée, tout ce qui en faisait alors la spécifique, précieuse et volatile essence.
On notera, comme seule critique de la forme, qu'Eric Laurrent maîtrise mal la règle de l'apposition qui veut que la partie apposée soit suivie du sujet auquel elle se réfère : ici, après "les unes aux autres", on aurait dû trouver "ces impressions" par exemple. Même incorrection page 201 :
Si l'émolliente vacuité de son séjour à l'Istituto della Frugalità les avait quelque peu émoussés (...), revenir à Paris raviva aussitôt les rêves de gloire de Nicky (...)
La virgule aurait dû être suivie de "les rêves de gloire de Nicky se trouvèrent ravivés par son retour à Paris". Cette règle n'existe pas par hasard : elle vise à favoriser la clarté du style. Tout à son désir de briller de mille feux, Eric Laurrent la néglige parfois.
D'une manière plus générale, bon nombre d'expressions fleurent bon le XIXème. C'est le cas, page 98, de "lui semblaient ressortir de quelque monde de légende" et de la locution une manière de pour dire une sorte de, fréquemment utilisée. L'emploi de l'imparfait du subjonctif, aujourd'hui tombé en déshérence, ne rebute pas notre romancier, qui s'en donne à coeur joie, comme page 182, où il l'associe à moult quelque pour faire bonne mesure :
Le plus sûr gage de succès était en effet qu'ils abdiquassent toute volonté, qu'ils perdissent même toute conscience de soi et s'abandonnassent tout entiers à sa personne. S'autorisassent-ils quelque récrimination, exposassent-ils quelque doléance, réclamassent-ils quelque dérogation, Piccolomini laissait lourdement tomber sur son bureau (...)
On pourra trouver cette langue prétentieuse. Eric Laurrent s'expose à cette critique. C'est un peu vrai, admettons-le. Mais cette écriture est surtout anachronique. Et un peu vaine : pourquoi refaire ce qu'a fait Proust, forcément moins bien ? L'exercice force l'admiration, mais quel est le sens artistique d'une telle démarche ? Je retrouve ici ma réticence, en jazz, à l'égard du revival qui tend à faire de cette musique, aventureuse par essence, une musique de musée.
Cette grosse réserve ne me fait pas pour autant bouder mon plaisir. La présente critique n'évoque quasiment pas le fond tant il y a à dire sur la forme : c'est bon signe. De quoi s'agit-il pour le fond ? D'une beauté dans les années 80 dont la plastique pulpeuse valut la notoriété. Malicieusement, le romancier truffe son récit de références à des articles de presse qui laissent entendre qu'il est tiré d'une histoire vraie. Il incite même le lecteur à le vérifier sur Internet. Ce que j'ai fait, sans jamais trouver d'autre trace de cette Nicky Soxy que celles liées au roman de Laurrent. Cette espièglerie m'a rappelé le livre de Pierre Michon (autre styliste de haut vol), Les Onze, évoquant un tableau qu'on peut voir au Louvres. Il l'avait si bien vendu que je projetais d'aller le contempler... avant de constater qu'il était sorti du cerveau de Michon.
Cette histoire d'ascension à coups de poses nues, de striptease et de coucheries n'a que peu d'intérêt. Tout est dans le style, donc, qu'il me faut bien vanter ici malgré les réserves ci-dessus. Je ne peux pas à la fois déplorer la déchéance consistant à être passé de Proust à Houellebecq comme écrivain national, et dédaigner un auteur qui écrit aussi splendidement. L'ouvrage regorge de pépites, en voici seulement quelques-unes.
Page 62, ce développement sur le mot égérie :
Vous cherchez un cobaye ? - Non une égérie. - Une quoi ?" lui demanda-t-elle, craignant soudain d'avoir mal saisi le mot, dont elle ignorait il est vrai la toute dernière acception de "figure emblématique d'une marque", qui le faisait ainsi achever sur les rives de la mercatique un long voyage entamé près de deux mille ans plus tôt au pied de la colline du Caelius, à Rome, à travers la langue des hommes. "Une égérie, répéta l'homme. Quelqu'un qui incarne le produit, quoi."
Je me suis souvent trouvé comme Nicky, contraint de chercher le sens de certains mots. Vultueuse, mafflosités, doucine... Ou l'expression lit de Procuste, issue de la mythologue grecque, qui signifie "tendance à mutiler, à uniformiser" en référence à des jambes dépassant d'un lit qu'on avait sectionnées. Page 166 :
(...) d'autant plus rude que le réalisateur s'apprêtait, enfin, à tourner avec elle son adaptation de Nana, qu'il s'était de guerre lasse résolu à coucher sur le lit de Procuste pour pallier le manque de fonds, notamment en l'émondant de la plupart des scènes extérieures (...)
La référence à Nana n’est pas anodine puisque, Proust et Flaubert ne lui suffisant pas, Éric Laurrent fait de sa Nicky une réincarnation du roman éponyme de Zola...
Poursuivons. Page 112, on trouve cette description savoureuse de Joojo Boonie :
Joojo Boonie, que personne ou presque ne connaissait autrement que sous l'identité de "Blanche-Neige", surnom que cet être débonnaire préférait imputer à la blouse que sa profession l'obligeait à revêtir et à la poudre floconneuse dont il faisait commerce plutôt qu'à la noirceur de son teint, était assez bel homme.
Page 117-118, beaucoup aimé la chute triviale dans une scène décrivant les dégâts causés par Nicky, au désespoir, chez elle :
La psyché qui occupait un angle de la pièce était brisée ; sous son cadre désormais nu étaient éparpillés des dizaines de tessons de miroir, de formes et de dimensions modestes, auxquels se mêlaient les fragments d'une baigneuse en biscuit polychrome qui avait dû servir de projectile. La lampe de chevet était également à terre, dont l'abat-jour d'opaline s'était fracassé en tombant ; ses éclats laiteux crissèrent sous le pas des deux visiteurs quand ceux-ci s'approchèrent du lit, suivis de la femme de ménage, qui tenait à la main une pelle et une balayette.
Assez drôle. De même que ce dialogue grivois très bien troussé, page 128 :
" Un peu de mansuétude, s'il vous plaît ! reprit Mazzalovo en levant une main. Charlotte est comme ça : elle maîtrise mieux ce qui entre dans sa bouche que ce qui en sort. - Eh, oh, t'es pas le dernier à en profiter, mon salaud !" répliqua la jeune femme de cette même voix aiguë dont le timbre, pour perçant, aigre et nasal, presque discordant, qu'il fût, ne s'en inscrivait pas moins avec une certaine harmonie dans le prolongement de sa physionomie, et tout particulièrement avec son nez, lequel, petit, pointu et retroussé, semblait sinon en déterminer, à tout le moins en moduler les sonorités. "Qu'y puis-je ? se récria le réalisateur avec un air faussement offensé [belle allitération]. C'est le seul moyen de te faire taire !"
Vu le milieu dont il est question et l'époque, le récit est très largement misogyne : aux hommes l'intelligence, aux femmes la beauté, point.
Page 137, on suit Nicky tentant de reconquérir Saint-Cirq aux Bains :
(...) son but, en s'affichant au bras d'un homme dans un endroit où elle était assurée de croiser sa personne, était moins de se venger que de le reconquérir en excitant sa jalousie, ainsi que l'énonceraient assez explicitement les regards inquisiteurs qu'elle ne cesserait de lui adresser à la dérobée durant toute la soirée, comme un empoisonneur guette fiévreusement sur le visage de sa victime les premiers symptômes de l'intoxication.
Saint-Cirq préféra l'ignorer, plutôt que de courir le risque qu'elle ne se méprît sur ses intentions en venant la saluer. Il s'y astreignit avec soin, c'est-à-dire en ne se contentant pas de ne point la regarder, mais en faisant en sorte qu'elle vît qu'il la voyait quand elle posait les yeux sur lui, car, de même qu'attirer l'attention d'une femme ou d'un homme requiert un certain regard, il est une manière spéciale de ne pas regarder les gens que l'on dédaigne en leur faisant comprendre qu'on les a vus.
Délicieux, non ? Page 188, bien aimé ce jeu sur émerger/émaner :
(...) le choc qu'il avait reçu en la voyant sortir de l'eau, dont elle lui avait semblé moins émerger, du reste, qu'émaner, comme si elle fût littéralement née de cette onde à laquelle de longs filets argentés et perlés la reliaient encore, avait dû quelques instants perturber son ouïe.
Eric Laurrent sait aussi jouer des clichés, comme dans cette scène de fantasme du bonheur conjugal inspiré par le dernier amant de Nicky, "Teintu" :
Après qu'elle l'aurait rejoint, ils contempleraient ensemble le feu en se tenant la main, sans dire un mot, bercés par le crépitement des bûches et le tic-tac de l'horloge, tandis que le vent ferait trembler les volets - ou bien ils feraient l'amour sur une peau de bête, et les flammes doreraient leurs corps nus et haletants.
Haleter est en effet le verbe qu'emploient dans toute scène de coït les romanciers sans vocabulaire ni imagination. Ce qui n'est certes pas le cas de notre homme.
Concluons avec la dernière phrase du roman, superbe, qui résume le destin de cette "cocotte" (pour faire un clin d'oeil à l'Odette de Proust) dont le coeur était tout entier contenu dans un poudrier :
Non loin, échappé de sa pochette de cuir, scintillait son poudrier. Et, sous les reflets changeants des gemmes qui sertissaient le couvercle, vous eussiez vraiment cru qu'il palpitait.
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le 10 juin 2024
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