Vies minuscules
7.8
Vies minuscules

livre de Pierre Michon (1984)

"Tu ne seras jamais qu'un petit farceur"

La deuxième moitié du XXème siècle en France marque le règne de la Nouveauté : on y parle de Nouvelle Vague, de Nouveau Roman et de Nouvelle Critique. Il s’agit de faire table rase et d’envoyer un bon coup de balais sur tous les vieux oripeaux littéraires ; un soupçon règne sur le roman et comme le résume Robbe-Grillet « raconter est devenu proprement impossible ». La trace laissée par la Nouvelle Critique dans le paysage littéraire est particulièrement vive : tout récit est devenu suspect, toute représentation du réel est illusoire et toute évocation du sujet trompeuse. Or, c’est bien à un retour au récit, au réel comme au sujet que se livre Pierre Michon à travers son premier texte magistral : Vies Minuscules. Retour au récit car c’est bien du récit de ces « vies » dont il est question (vies contées à l’auteur lui-même), retour au réel car le texte s’attache à décrire le monde paysan de la Creuse en train de disparaître, retour au sujet enfin car derrière ces vies il est toujours question de se dire soi-même. Mais il serait erroné de comprendre ce retour comme une forme de réaction ou de passéisme pour celui qui s’amusait à se décrire comme le « dernier écrivain du XIXème siècle » - ce qui me semble trop inexact pour ne pas être ironique – mais plutôt comme une synthèse, un retour nourri des apports de la Nouvelle Critique et de ce que l’on a maladroitement nommé Nouveau Roman. Car Michon est on ne peut plus moderne.


Au premier abord pourtant, Vies Minuscules ne transpire pas la modernité. Le titre de l’ouvrage nous renvoie au choix à d’obscurs souvenirs de cours de latin ou à quelques ouvrages hagiographiques prenant la poussière chez les bouquinistes et la couverture (en Folio) n’égaye pas l’ensemble avec son Saint-Thomas-pas-bien-en-forme peint par Velasquez. Puis vient la langue de Michon, son ton grave et endeuillé, ses subjonctifs imparfaits, ses archaïsmes et ses points-virgules.


Les huit récits qui se déploient dans ce texte mettent tous en scène des humbles ou quelques figures paysannes tentant – chacun à leur manière – de s’arracher quelques petits bouts de gloire, de se frayer un chemin hors du sentier boueux où ils ont vu le jour pour peut-être atteindre la Grandeur et la Grâce. Que ce soit par la fuite vers l’Afrique ou l’Amérique en quête de richesses, par la lecture forcenée, par un verbe un peu trop haut ou par un renoncement un peu trop noble, chacun des minuscules tente de se gagner la Majuscule qui lui fait défaut – et des majuscules, le texte en compte son lot. Mais l’entreprise est peine perdue et chaque pas de côté semble voué à l’échec : André Dufourneau meurt probablement dans une révolte en Afrique, Antoine Péluchet semble parti pour le bagne, Roland Bakroot ne devient pas l’écrivain qu’il aurait pu être, le père Foucault meurt seul dans son silence un peu comme les grands-parents Eugène et Clara…

Il ne sait pas encore qu'à ceux de sa classe ou de son espèce, nés plus près de la terre et plus prompts à y basculer derechef, la Belle Langue ne donne pas la grandeur, mais la nostalgie et le désir de la grandeur. [Vie d'André Dufourneau]

Mais à travers ces récits qui peuvent paraître trop grandiloquents pour être pris au sérieux se dégage un autre récit : celui du narrateur, Pierrot, écrivain incapable d’écrire et qui se réfugie tantôt dans l’alcool, tantôt dans les barbituriques ou dans d’intenses épisodes de rage où il tente de noyer sa frustration de n’être pas celui qu’il veut devenir. La première ligne du livre est ainsi programmatique de ce qui suivra : « Avançons dans la genèse de mes prétentions ». Pierrot est la neuvième de ces huit vies minuscules ; celle d’un homme qui se rêvant Grand Ecrivain mais qui se retrouve écrasé par son désir, celle d’un écrivain qui n’écrit pas et qui attend désespérément que la Grâce, l’Inspiration, Les Muses ou tout autre nom que l’on a donné à cette attente teintée de désespoir, le touchent du doigt. Pierrot est celui qui attend et qui doute du Miracle de la Parole comme Saint Thomas doutait de celui de la résurrection. Parce que c’est bien de cela dont il est fondamentalement question dans Vies Minuscules : de la parole qui se refuse. Chaque sujet des vies se débat avec le langage : Roland Bakroot lutte avec des textes qu’il peine à comprendre, André Dufourneau s’efforce à s’arracher au patois, l’Abbé Bandy prêche dans une rhétorique trop flamboyante, le Père Foucault est analphabète et la Petite Morte demeure l’éternelle infans. Quant à Pierrot, il est écrasé par toute une mythologie littéraire qui lui fait sentir le ridicule et l’illégitimité de son ambition. On l’a dit ce sont ces « Muses », cette « Grâce », cette « Belle Langue » qu’il tente en vain de soumettre mais c’est également la figure fantasmée du « Génie » dont Arthur Rimbaud se fait la meilleure incarnation. Comme Arthur, Pierrot a grandi sans père dans un trou de verdure et comme ce dernier il aspire à se faire comète – les mots de Rimbaud sont d’ailleurs disséminés partout dans le texte de Michon, le minant en quelque sorte. Toutefois, comme chez Rimbaud, l’ironie n’est jamais bien loin et le ton élégiaque du texte se voit rapidement doublé par une voix grinçante qui tourne en dérision les médiocres (im)postures littéraires de l’écrivaillon. Michon s’amuse à se montrer médiocre, narcissique et impuissant et sa langue semble s’auto-saboter « par l’argot, par une certaine dérision violente, par un « Je » incongru, qui bousillent de l’intérieur la belle langue universaliste des Grands Siècles » [Michon, entretiens à La Femelle du Requin].


Mais comme pour Saint Thomas, pour Pierrot le miracle va quelque part advenir. Ce miracle se tient en dehors du texte : c’est l’écriture de Vies minuscules. Ce livre c’est ce qui « sauvera » Michon de la misère ou de la folie, c’est cette Grâce enfin advenue. Le texte se clôt alors sur une forme de Toussaint – déjà le prénom d’un personnage des Vies – où chaque sujet du livre se retrouve en quelque sorte convoqué et ressuscité par l’acte d’écriture. La littérature permet alors de sauver ces « petits morts » magnifiques et leur auteur.

Qu’à Marsac une enfant toujours naisse. Que la mort de Dufourneau soit moins définitive parce qu’Élise s’en souvint ou l’inventa ; et que celle d’Élise soit allégée par ces lignes. Que dans mes étés fictifs, leur hiver hésite. Que dans le conclave ailé qui se tient au Cards sur les ruines de ce qui aurait pu être, ils soient. [Vie de la Petite Morte]

Car l’écriture pour Michon tient autant du geste créateur que de l’acte de foi. Il faut croire en la venue de ce « Roi » capricieux pour qu’advienne le miracle. Par la littérature, Michon métamorphose ces « vies minuscules » en de petits saints miraculés dont il s’efforce de prolonger l’existence.

Lorsque j’écris, je pense toujours au mythe de la résurrection des corps dans le christianisme. J’anticipe le jour du jugement dernier. Ces hommes ont eu une chair, je m’efforce de la faire revivre. Qu’ils se lèvent, qu’ils sortent du tombeau… Pour changer leur viande morte en texte, leur échec en or. Une fois de plus. [Michon, Lire, 1998]

Mais l’affaire est-elle bien réglée ? N’est-ce pas finalement tomber d’une mythologie l’autre ? Et cette langue sophistiquée peut-elle réellement dire la vérité de ces sujets populaires qui sans doute ne l’auraient pas comprise ? A peine le miracle de l’écriture advenu que le doute s’immisce derrière la joie de Pierrot. Le miracle en est-il véritablement un ? De même pour Pierre Michon qui après avoir publié ses Vies Minuscules semble en quelque sorte devenu prisonnier de son œuvre, à la fois incapable de s’en détacher pleinement et se sentant inapte à reproduire le miracle de sa naissance. Il le dira régulièrement par la suite, tous les textes qui suivent ne sont que des notes de bas de page des Vies Minuscules, et force est de constater en lisant J’Ecris l’Iliade (son dernier roman) que l’on n’atteint pas la grandeur de ce premier coup de maître. Reproduire le miracle initial, c’est donc là le plus difficile, l’on « est bien tenté de [le] transformer en métier »... Et c’est sans doute ce qui m’émeut le plus dans l’existence de ce texte que j’aime par-dessus tout, qu’il puisse à la fois sauver un individu et l’écraser comme un tombeau.

Le narrateur était un écrivain qui n’écrit pas, ce ne peut plus être moi puisque justement j’ai écrit. Celui qui l’a écrit est mort et je ne sais pas, à ce jour, si de ce cadavre sortira une nuée de mouches ou une œuvre phénoménale. [Michon, Le Roi vient quand il veut]

Mr_Chouette
10
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à ses listes Top 10 Livres, Pendant ce temps en 2017 [livres] et Lectures [2024]

Créée

le 21 août 2026

Critique lue 32 fois

Mr_Chouette

Écrit par

Critique lue 32 fois

3

D'autres avis sur Vies minuscules

Vies minuscules

Vies minuscules

8

NickyLarson

le 4 août 2010

Suivre

Critique de Vies minuscules par NickyLarson

C'est via ce livre que j'ai découvert la langue de Pierre Michon, d'une fluidité métaphorique presque méditative, faite d'associations d'idées subtiles tout en douceur, relevant presque du caractère...

Vies minuscules

Vies minuscules

7

raoulle

le 29 mars 2021

Suivre

Critique de Vies minuscules par raoulle

Je l'admets sans clignoter, j’ai longtemps été perplexe voire confusément ennuyé par ces "Vies Minuscules", touché parfois quand presque comme par hasard je trouvais la véritable mesure de ma...

Vies minuscules

Vies minuscules

8

Sachadebonnaire

le 22 mars 2025

Suivre

Faire danser ses lecteurs sur le poêle à frire de sa langue

Vies minuscules de Pierre Michon retrace l’existence de personnages proches de la vie de l'auteur. La difficulté d’écrire est exprimée dans les diverses recherches du narrateur, la retranscription du...

Du même critique

Don't Starve

Don't Starve

8

Mr_Chouette

le 19 oct. 2015

Suivre

Journal de Wilson

Jour 1 : Me suis réveillé dans une clairière. Un homme me parlait. Ne comprenais pas ce qu'il disait. Il a disparu. Seul. J'ai fait le tour des environs, personne. Je me trouve désormais dans un...

Andromaque

Andromaque

9

Mr_Chouette

le 25 juil. 2015

Suivre

Du Racine et du zèle

Troie est tombée mais de ses cendres vit le jour, Le plus brûlant et le plus cruel des amours. Un jeu fatal où chacun devra bien choisir, S'il écoute son cœur, ou renie ses désirs. Oreste aime...

Si par une nuit d'hiver un voyageur

Si par une nuit d'hiver un voyageur

8

Mr_Chouette

le 4 janv. 2017

Suivre

A la recherche du livre perdu

C’est l’histoire d’une histoire. Une histoire que l’on commence, vissé dans un fauteuil, allongé dans son lit ou sur une chaise dehors. C’est l’histoire d’une histoire que l’on commence et qui nous...