Watership Down est un roman animalier qui traite de la survie d'un petit groupe de lapins ayant fui leur garenne natale condamnée à l’éradication ; la nécessité de retrouver un lieu d'habitat ou d'en refonder un, et surtout de le rendre pérenne en y amenant des femelles et en le préservant des attaques de congénères et d'autres animaux, les entraînera dans une série d'aventures ancrées dans la campagne anglaise. Aux épreuves qu'ils rencontrent fait constamment écho la légende de leur héros Shraavilshâ, dont les histoires régulièrement narrées au cours du roman mettent notamment en avant la ruse du peuple lapin comme condition de sa survie.
Richard Adams réussit habilement la fusion entre réalité et dimension épique, et c’était selon moi l’une des difficultés essentielles d’un roman de ce type.
D’un côté, les personnages animaux, certes possèdent la parole, mais ne sont pas excessivement anthropomorphisés. L’auteur a choisi un angle d'approche relativement "naturaliste" en mentionnant certains de leurs besoins fondamentaux de manière plutôt prosaïque, par exemple en ce qui concerne les hases et l'impératif de reproduction, ou les sacrifices à envisager pour sauver sa peau. L’émotion, présente en de multiples scènes, ne le cède pas au sentimentalisme ni à une romantisation de l’existence lapine. Souvent, les personnages sont brutaux, instinctifs ; on ne demande pas la permission aux plus peureux, aux plus hésitants, pour les bousculer ou les contraindre, on peut faire preuve de sauvagerie quand il le faut. L’intérêt réside également dans le fait de mettre en scène des lapins dans/pour ce que ces petites créatures ont de vulnérable : chassés par quantité de bêtes, certaines massives et rapides, peu costauds sauf de l’arrière-train, ils sont craintifs, obligés d’être toujours aux aguets, susceptibles d’être “sfar” (pétrifiés), incapables d’accomplir de longues distances sans être épuisés, et c’est dans cet humble terreau là, avec ces faiblesses-là, que l’auteur va créer l’action.
Tout cela permet d'écarter l'écueil qu'il y aurait à dépeindre des ambitions, des décisions et des gestes humains en usant superficiellement de figurines de lapins, et au contraire de faire passer le lecteur dans un monde autre, à découvrir au ras du sol, et dans lequel menacent les “mille ennemis” des personnages.
En même temps, le roman est travaillé par des attitudes et des repères fondamentalement "humains" qui participent à faire de Watership Down une œuvre littéraire captivante et d’une profondeur appréciable : héroïsme, conflits, divinité, mythologie et prophétie, valeurs telles que l’altruisme, la solidarité, le courage, la persévérance… transcendent une œuvre parcourue de résonances bibliques. Les personnages sont ainsi portés et transportés par un mouvement somme toute instinctif qui devient quelque chose de grand, se jouant dans une géographie réduite qui se révèle la scène diversifiée de tout un monde, suffisant en périls et en trouvailles. Par ailleurs, les entreprises “politiques” (se faire des alliés, espionner l’ennemi, parlementer et décider de compromis, etc.) et les deux garennes étrangères visitées tendent le miroir sur certains systèmes idéologiques et certaines philosophies : totalitarisme, fatalisme, etc, et plus largement sur les potentiels comportements des groupes humains, sans je pense qu’une lecture trop identifiable et précise des évènements ne s’impose ni ne soit la bienvenue.
Les personnages mis en scène, sous des dehors simples (description physique souvent minimale), montrent une complexité et une capacité d’évolution intéressantes dans leur façon d’être comme dans les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Ce seront surtout leurs tempéraments, divers et divergents, que l’on retiendra. Il apparaît progressivement que les protagonistes que sont Hazel et Fyveer, auxquels on peut ajouter Bigwig, ont chacun une mission à accomplir, mais celle-ci n’est pas donnée purement et simplement en début de parcours et ressemble davantage à une vocation, une responsabilité, plus ou moins secrète, difficile à exprimer comme à endosser. Fyveer, sujet à des pressentiments et à des visions, montre à ses congénères la possibilité d’une “terre promise” et d'un avenir meilleur. Hazel, Hazel-shâ en devenir, prend en main le destin de ses congénères et assume progressivement son rôle de Maître du groupe. Bigwig, le combattant, s’apaise en trouvant sa place au sein d’une nouvelle communauté à défendre.
Je redoutais d’avoir à me coltiner d’inévitables et nombreuses scènes d’une cruauté soutenue, facilement puisables dans le théâtre de la vie animale en pleine nature : prédation, blessures non soignées, souffrance impossible à soulager et cie. Et finalement, si oui Watership Down recèle de la noirceur, j’ai trouvé qu’il s’agissait pour une large part d’une noirceur diffuse, insidieuse, voire d'une mélancolie.
Il y a effectivement des moments cruels, des événements horribles, des déchirures musculaires et auriculaires par-ci par-là, mais beaucoup moins nombreux qu’ils auraient pu l’être, et jamais décrits ni mentionnés avec outrance ni longueurs. En plus, devant la fragilité de cette population lapine exposée à maints dangers, dès le commencement de ma lecture j’appréhendais un massacre au long cours, mais il y aura étonnamment peu de morts identifiés à compter dans les rangs (au contraire, il y aura des survivants et même un ressuscité). Le soin apporté par une petite fille à un Hazel blessé, contre l’avis de son père, allégera même un peu la terrible dette des hommes envers les exilés de la garenne brutalement dévastée pour cause de projet immobilier. A côté des malheurs prévisibles du petit groupe de léporidés, l'œuvre parvient à instiller une sorte de malaise qui participe autrement à son ambiguïté. Le danger quasi omniprésent entrelace étroitement la mort, réelle, crainte ou possible, à l’existence, ce qui teinte les pages d’une certaine mélancolie, laquelle sera particulièrement prégnante durant l’épisode de la première garenne étrangère, hantée par la conscience d’un piège mortel qui peut se refermer sur l’un ou l’autre à tout moment. La menace des hommes se profile d’autant plus terriblement que ceux-ci n’apparaissent qu’exceptionnellement ; souvent ce seront des silhouettes qui s’éloignent, une voiture qui passe là-bas, des bruits de pas sur un pont ; lorsqu’ils frappent franchement, massivement, l’événement n’est que péniblement rapporté, comme s’il était trop effroyable pour être vécu et compris directement, s’enveloppant en cela de l’aura presque légendaire d’une catastrophe trop hors norme.
En dépit de l’importance relative de la cruauté présente dans la narration écrite, il ne fait aucun doute qu’une adaptation BD ou audiovisuelle même fidèle aux événements peut facilement en tirer des images gores et marquer les spectateurs/lecteurs par sa violence.
L’histoire est servie par une écriture agréable, semée de mots tirés de la langue lapine, trouvaille amusante et bien dosée. Les descriptions de la nature, somme toute assez brèves, accompagnent souplement la narration, et les mentions de la petite flore participent à mettre le lecteur à hauteur du regard des personnages.
Watership Down est un classique recommandable aux adultes comme aux enfants. En vérité je trouve qu’il comporte même assez peu d’éléments le désignant comme spécifiquement écrit pour les enfants. Il s’agit plutôt d’un roman d’aventures qui, tout fantaisiste soit-il (parce qu’après tout il y est question de lapins qui rêvent et qui se racontent des histoires), semble avant tout motivé et animé par une sorte de force poétique intrinsèque, qui en fait la cohérence et la beauté, et susceptible de parler à tous les âges.