Dernier tour de piste après l'enchainement d'uppercuts littéraires que sont Le Dahlia Noir/Le Grand Nulle Part/L.A Confidential, le chapitre final du Quartet de Los Angeles est également l'expérimentation d'un James Ellroy plus gonflé que jamais. Ou raplapla, qui sait ? White Jazz pave néanmoins la route pour l'un de ses futurs grands pavés à savoir American Death Trip. Pour les fans comme les nouveaux à se frotter à du Ellroy, c'est un tournant qui pourra en laisser plus d'un sur le carreau. Changement radical de style pour l'écrivain culte qui triture la langue, dépouille les phrases à l'extrême au point d'en retirer le verbe et le complément. Si vous êtes fans de Dashiell Hammett, imaginez qu'on ait confié le récit à Dick Foley (le détective privé qui parle façon télégramme) et vous tenez l'idée générale. C'est l'approche extrême d'une narration épousant le point de vue d'un policier rompu à l'exercice du rapport et de la synthèse mais grignoté par la maladie et hanté par le temps qui lui reste. Par conséquent, ses souvenirs apparaîtront comme des images, parfois des flashes : de manière froide, brève voire brute en fonction de l'émotion ou de la réflexion survenue à l'instant T. L'avantage, c'est que le 580 pages défilent vite. C'est très efficace sur les deux tiers de l'intrigue qui pourtant n'est pas des plus faciles. Nous suivons Dave Klein, lieutenant en pleine investigation sur un cambriolage visant une famille suspecte (J.C Kafesjian et ses connexions avec la police, le fils Tommy et ses accointances avec le milieu interlope, la fille Lucille et ses curieuses habitudes nocturnes) mais avec quelques intérêts annexes en lien avec le cinéma, le grand banditisme et une enquête du grand jury sur la police de LA. C'est beaucoup, et pendant 300 pages, on parvient à relier petit à petit les fils, à comprendre les relations de pouvoir et de dépendance, les manipulations et stratagèmes politiques à l'œuvre. Ça se corse un peu sur les derniers actes, un peu trop alambiqués pour qu'on en tire une grande satisfaction lors des révélations. On peut même se demander si Ellroy n'aurait pas cédé à une certaine complaisance à jouer les Machiavels, alors qu'il avait la possibilité de simplifier un peu en donnant plus de place d'emblée au personnage dont on sait qu'il est l'éminence grise de la dégénérescence au sein du LAPD (un indice : il est également dans Le Grand Nulle Part et L.A Confidential). White Jazz a sans doute les yeux plus gros que le ventre, et c'est vrai que Dave Klein ne suscite pas grande sympathie, comme à peu près tout le monde dans le roman d'ailleurs. Les trois précédents volets comportaient quelques personnages plus lumineux (moins louches ?), mais arrivé dans la dernière ligne droite, c'est un aller simple vers l'obscur. Sur la forme en elle-même, White Jazz est un ballon d'essai mais qui arrivera à meilleure maturation avec le second volet de la trilogie Underworld USA. Sur le reste, disons qu'il conclue de manière logique cette saga littéraire, même s'il y aurait à redire sur la narration à proprement parler. Mais ouf, c'était tout de même plus intéressant à parcourir qu'un Perfidia rebutant au possible alors qu'il est écrit de manière beaucoup plus classique.