Jim Harrison écrit comme si il s'en cognait de son lecteur. Et c'est ça qu'on aime. Comme Rimbaud qu'il porte dans sa besace souillée, il vit de façon absolue, rapide, et il s'en bat les flancs de presque tout. Le sous-titre, Mémoires fictifs, est mensonger, tout paraît réel, et il n'y a rien de mémorable, le va-et-vient qui s'effectue entre la traque d'un animal imaginaire dans les bois, et les bribes de la jeunesse dépravée dans des villes sales, nous berce, nous éblouit et se mélange parfois. Il nous balade, sans rien en avoir à faire de nous, c'est de la télé-réalité de haut vol, c'est de un étalage pâtissier et cru de la laideur et du sublime, on subit, on se promène, on écoute un délire d'alcoolique qui ne nous regarde pas une seule fois. Masochisme du lecteur, voyeurisme, ou attachement à ce brouhaha mélancolique d'une vie gâchée, je ne sais pas pourquoi on continue à lire, tombant souvent sur des petites rognures d'or dans la boue du torrent, les extrayant, souriant de la déchéance et du cynisme de l'homme. La nature comme absolu en contrepoint, la nature qu'on ne gagnera jamais, et un regret douceâtre au parfum de whisky tiède, ce livre nous laisse en gueule de bois, avec une envie de tout plaquer pour partir face à soi-même, dans ces grandes plaines qui résonnent de l'écho du cri des coyotes.